La Fontaine a bouleversé le genre de la fable, et il faut bien admettre qu'il l'a quelque peu tué. Pour beaucoup de gens, le genre de la fable n'existe pas, il y a les fablesdelafontaine. Il n'a pas manqué d'imitateurs mais ceux-ci n'ont jamais ébranlé son trône ne serait-ce que d'un millimètre et presque tous sont condamnés à l'oubli des siècles.
Sauf Florian.
Comment se fait-il qu'on se souvienne, par exception, de lui, alors même que son siècle, le dix-huitième, n'est pas fertile en gloires poétiques, et qu'on ne s'en souvienne pas plus ? La réponse est dans son recueil, naturellement : cinq livres regroupant cent une fables.
Et il apparaît immédiatement que Florian reste un imitateur de La Fontaine. Un très bon imitateur d'ailleurs, ce qui n'est pas rien : mais il ne semble pas avoir les épaules nécessaires pour, à son tour, marquer le genre de son empreinte personnelle. De son devancier il retient le ton enjoué porté par une versification souple et imprévisible, jouant sur l'alternance des mètres et sur la disposition des rimes. Son style est même remarquable de naturel, il semble faire des vers par hasard, et pourtant il en fait bien. Si un trait permettait de distinguer le maître du disciple pourtant, c'est que chez La Fontaine le rythme renforce toujours le sens alors que la fantaisie de Florian semble parfois arbitraire. C'est remarquable dans l'emploi de vers très courts dont La Fontaine tire toujours un effet comique extrêmement précis ("Même il m'est arrivé quelquefois de manger / Le berger", confesse le Lion dans "Les Animaux malades de la peste") alors que Florian semble parfois les employer pour le seul plaisir de la surprise ("Un dervis en un mot, s'en allait mendiant / Et priant, / Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille", etc.) Il sait aussi rendre ses fables ambiguës. Deux exemples superbes en sont pour moi "La Sauterelle" où une morale fausse et paranoïaque est dénoncée sans qu'un précepte positif lui soit substitué explicitement, et "Le Lapin et la Sarcelle" où le comportement des deux protagonistes, présenté comme louable, est indirectement à l'origine d'un véritable massacre. Florian aime d'ailleurs à piéger son lecteur en ouvrant ses fables par des discours très engagés, à la première personne, qui sont dans un deuxième temps attribués à un personnage.
C'est sur le fond qu'il se distingue le plus sûrement de La Fontaine. Fils des Lumières — il écrit à la fin du siècle — il me paraît situé sur les marges du mouvement, un peu comme Marivaux à la génération de ses grands-parents. Plusieurs fables raillent l'accumulation stérile du savoir et Florian fait toujours l'éloge de l'action face à l'étude. Pourtant il est lui-même tributaire de la diffusion d'un savoir encyclopédique. Son bestiaire est plus varié et souvent plus exotique que celui de La Fontaine : on rencontre ici un bouvreuil, des fauvettes, un rhinocéros, un dromadaire, des daims, un certain nombre d'insectes et même une sangsue ! De plus ses fables font l'objet d'une mise en intrigue moins systématiquement élaborée, notamment dans les fables animalières (l'intrigue est nécessaire quand il s'agit d'humains pour qu'il y ait fable). On n'est parfois pas loin de la simple interprétation allégorique d'un comportement observé dans la nature : un personnage, voire le narrateur, en regarde un autre et en tire une conclusion. Florian vient après Buffon, et ses animaux gagnent encore en crédibilité zoologique par rapport à La Fontaine : les emblèmes médiévaux s'éloignent de plus en plus. Le responsable des éditions Pocket qui a choisi une illustration de couverture rappelant "Le Chat et le miroir" montre en cela une grande compréhension du recueil. Cette impression d'observer le monde en compagnie d'un ami poète ne contribue pas peu au charme de ces "Fables".