Il n'y a pas de soldats inconnus, il n'y a que des humains qu'on a oubliés.
« Lors de l'assaut du 19 août 1942, chaque fois qu'une balle tirée par une arme allemande touchait un des milliers de cailloux qui composent la plage de Dieppe, elle le brisait en éclats tranchants qui, propulsés à une vitesse fulgurante, décuplaient l'effet meurtrier sur les soldats canadiens. Chacun de ces galets est unique et, lorsque nous contemplons la plage de Dieppe, il ne nous vient pas à l'idée de nous attarder à l'un ou à l'autre. Et on les considère toujours dans leur ensemble. Il en est ainsi des soldats qui prirent par à cette bataille. Dans le secret de chacun d'eux existe une histoire, une brisure aux conséquences multiples et insoupçonnées. En découvrant leurs récits, j'ai mesuré combien l'horreur de ce raid a étendu l'ampleur du drame.Ces histoires, je devais les raconter. Avant d'oublier. »À travers le parcours de dizaines de Québécois qui ont subi le raid de Dieppe, Nicolas F Paquin pose un regard humaniste, courageux et touchant sur la mémoire et l'oubli au Québec. Aux antipodes du propos militaire, Avant d'oublier s'incarne comme un exercice littéraire, à la rencontre de l'essai et du parcours initiatique de l'auteur face au devoir de mémoire.
(An English version follows the French text) Ce livre est avant tout un devoir de mémoire envers les participants du désastreux débarquement de Dieppe en août 1942 lors de l’opération Jubilee. L’auteur, Nicolas Paquin, n’a pas cherché à écrire une analyse sur le plan militaire, il a plutôt réalisé un étude sociologique de ces très jeunes combattants dont plusieurs ont menti quant à leur âge afin de pouvoir s’enrôler. Son livre permet de raconter leur histoire. Paquin a épluché des dossiers des archives civiles et militaires, rencontré des survivants et des membres de la famille et des proches de ces soldats. La plupart d’entre eux provenaient de quartiers défavorisés de Montréal et de sa banlieue et appartenaient au Régiment des Fusiliers Mont-Royal (FMR). Plusieurs provenaient de nombreuses familles pauvres et souvent n’avaient qu’un seul parent.
Donc en 1939 plusieurs de ces jeunes hommes s’enrôlent, non pas pour des raisons idéologiques ou de conviction personnelle mais pour améliorer leur sort, pour l’aventure, pour avoir un salaire régulier, pour voir du pays. Ils font un court entraînement au Québec puis s’embarquent pour l’Islande dans le but de continuer leur formation. Éventuellement ils aboutiront dans un camp militaire en Angleterre sur l’ïle de Wight à l’embouchure de Southampton pour assumer la défense du pays et se préparer à effectuer un raid côtier.
Le 19 août 1942 ils débarquent à Dieppe en France. L’opération est un échec retentissant. Plusieurs raisons expliquent ce désastre. Tout d'abord, le manque de surprise a joué un rôle crucial. Les Alliés n'ont pas réussi à maintenir le secret autour de l'opération, permettant aux Allemands de se préparer avec efficacité. Les forces de débarquement ont rencontré des unités navales allemandes alors qu’elles étaient en route pour Dieppe; l’alarme a été donnée et l’effet de surprise a été perdu, une condition essentielle à la réalisation du raid. Des problèmes de coordination ont entravé l'efficacité de l'opération, notamment des difficultés de communication entre les forces terrestres, navales et aériennes. Les conditions météorologiques défavorables, comme le brouillard, ont compliqué la navigation et l'appui aérien, réduisant ainsi les chances de réussite de l'attaque. Les défenses allemandes solides à Dieppe, comprenant des fortifications bien préparées et des troupes bien positionnées, ont opposé une résistance féroce, rendant difficile la progression des Alliés. De plus, le manque d'informations détaillées sur les conditions locales a rendu la planification précise de l'opération particulièrement ardue.
Cette série de facteurs a conduit à un échec coûteux pour les Alliés. Dès l’instant où l’effet de surprise a été perdu l’opération aurait dû être annulée sinon on condamnait les jeunes soldats au carnage, mais il ne s’est trouvé aucun officier supérieur qui avait le leadership requis pour prendre cette décision. Néanmoins, les leçons tirées de cette opération ont été cruciales pour améliorer la planification et l'exécution des futures opérations amphibies, notamment lors du jour J en 1944. Les Alliés n’ont plus jamais attaqué de manière frontale un port défendu, préférant créer un port artificiel lors du débarquement de Normandie. Le prix à payer pour l’apprentissage des stratèges a été lourd pour les les jeunes membres des Fusiliers Mont-Royal qui avaient développé un esprit de corps remarquable pendant les deux années de préparation, eux, jeunes francophones catholiques dans un pays anglophone et protestant. Malgré tout ils ont souvent développé des liens avec la population locale. Quelques soldats ont réussi à gagner le coeur de jeunes anglaises et ont obtenu la permission de leur commandant de se marier.
Ces jeunes soldats ont vécu l’enfer en ce 19 juin 1942. Les scènes de combat ont été extrêmement brutales, des rafales de mitrailleuse, des obus ont décimé les rangs et mutilé les corps pour les rendre méconnaissables. Des soldats ont même été décapités dans des scènes rappelant les premières minutes du film "il faut sauver le soldat Ryan’’.
Les pertes ont été énormes, quelques survivants ont réussi de justesse à s’échapper sur des embarcations de fortune vers des navires britanniques pour retourner en Angleterre. Mais la majorité des autres ont été capturés et ils ont vécu des conditions de détention très éprouvantes en Allemagne jusqu’en mai 1945. Pendant les 13 premiers mois ils ont été menottés et ont porté des fers aux pieds. Ils ont été battus, et certains ont été victimes d’expériences médicales qui les ont hypothéqués pour la vie. La grande majorité a subi un choc post-traumatique (PTSD) mais on était à l’époque où ce diagnostic n’existait pas encore, puisque ce n’est que lors de la guerre Vietnam que la psychiatrie a identifié ce syndrome.
Le grand mérite du livre de Nicolas Paquin est de donner un contexte à l’échelle humaine à ces vies sacrifiées, pour qu’ils ne soient pas que des chiffres de pertes, des statistiques de combat. Le texte de Paquin nous permet de découvrir des hommes, avec leurs espoirs, leurs ambitions, leurs peurs et leurs déceptions. On constate avec le récit de leur vie, dans leurs écrits, par les témoignage de leurs proches qu’ils ont souffert de réactions émotionnelles récurrentes, de cauchemars, de flashbacks, de comportements d’évitement, d’humeurs changeantes et extrêmes, de tendances à l’autodestruction et à l’instabilité.
À titre d'exemple, le père de ma femme a vécu l'enfer de Dieppe ainsi que les trois années comme prisonnier à Stuttgart; il en avait gardé des séquelles physiques et mentales. Comme la grande majorité des survivants, il n'a jamais parlé de ces trois années de sa vie; parfois, les événements se chargeaient de lui rappeler. Dans les années soixante, alors qu'il était hospitalisé, une femme médecin qui le soignait lui a demandé s'il était juif. De son lit d'hôpital, il s'est mis à douter de l'identité de cette personne qui lui rappelait une infirmière qu'il avait côtoyée à Stuttgart. Il a contacté une connaissance travaillant pour le ministère de l'immigration, qui a dépêché des enquêteurs. Cependant, la femme médecin qui résidait à l'hôpital avait quitté si soudainement qu'elle avait laissé tous ses documents, ses vêtements, et toutes ses affaires personnelles dans sa chambre. Il s'est avéré que ses papiers d'identité étaient faux, tout comme ses diplômes de médecine. Dans son cas, la menace nazie l'a rattrapé vingt ans après son retour en 1945, pour lui infliger une autre expérience traumatisante. Nicolas Paquin lors de ses nombreuses visites en France été mis en contact avec des amateurs d’histoire et des collectionneurs d’artéfacts, il a réussi à faire identifier le casque que mon beau-père avait perdu sur la plage de Dieppe en août 1942, plus de 70 ans après l’opération Jubilee.
Ce type d’ouvrage, les musées régionaux, les associations de citoyens intéressés et de survivants contribuent à entretenir le souvenir de ces hommes qui ont tant donné à la lutte contre le nazisme.
ENGLISH VERSION: This book is above all a duty of remembrance to the participants of the disastrous landing at Dieppe in August 1942 during Operation Jubilee. The author, Nicolas Paquin, did not aim to write an analysis on the military aspect; instead, he conducted a sociological study of these very young fighters, many of whom lied about their age to enlist. His book allows telling their story. Paquin scrutinized records from civilian and military archives, met survivors, and spoke with family members and friends of these soldiers. Most of them came from disadvantaged neighborhoods in Montreal and its suburbs and belonged to the Fusiliers Mont-Royal (FMR). Many came from impoverished families and often had only one parent.
So, in 1939, many enlisted not for ideological or personal conviction reasons, but to improve their situation, seek adventure, secure a regular salary, or see the world. They underwent brief training in Quebec and then embarked for Iceland to continue their training. Eventually, they ended up in a military camp in England on the Isle of Wight at the mouth of Southampton, preparing for coastal raids.
On August 19, 1942, they landed in Dieppe, France. The operation was a resounding failure. Several reasons explain this disaster. First and foremost, the lack of surprise played a crucial role. The Allies failed to maintain secrecy around the operation, allowing the Germans to prepare effectively. The landing forces encountered German naval units en route to Dieppe; the alarm was raised, and the element of surprise was lost, a crucial condition for the success of the raid. Coordination problems hampered the operation's effectiveness, including communication difficulties between land, naval, and aerial forces. Unfavorable weather conditions, such as fog, complicated navigation and air support, reducing the efficiency of the attack. The strong German defenses in Dieppe, including well-prepared fortifications and well-positioned troops, put up fierce resistance, making it difficult for the Allies to advance. Moreover, the lack of detailed information about local conditions made precise operation planning particularly challenging.
This combination of factors led to a costly failure for the Allies. From the moment the element of surprise was lost, the operation should have been canceled, as it condemned the young soldiers to carnage. However, no senior officer had the leadeship ability to make the decision to cancel. Nevertheless, the lessons learned from this operation were crucial to improving the planning and execution of future amphibious operations, notably the Normandy landing on D-Day in 1944. The Allies never again attacked a defended port head-on, preferring to create an artificial port during the Normandy landing. The price paid for the strategists' learning was heavy for the young members of the Fusiliers Mont-Royal Regiment, who had developed a remarkable esprit de corps during the two years of preparation, being young French-speaking Catholics in an English-speaking and Protestant country. Despite everything, they often developed bonds with the local population. Some soldiers managed to win the hearts of young Englishwomen and obtained permission from their commander to get married.
These young soldiers experienced hell on June 19, 1942. The scenes were extremely brutal, machine gun volleys, shells decimated the ranks, and bodies were mutilated to the point of being unrecognizable. Some soldiers were even decapitated, reminiscent of the early moments of the film "Saving Private Ryan.''
Losses were enormous; a few survivors narrowly escaped on makeshift boats to British ships to return to England. But the majority were captured and endured very trying detention conditions in Germany until May 1945. During the first 13 months, they were handcuffed and wore foot shackles. They were beaten, and some were victims of medical experiments that marred them for life. The vast majority experienced post-traumatic stress disorder (PTSD), but at that time, this diagnosis did not yet exist. It was only during the Vietnam War that psychiatry identified this syndrome.
The great merit of Nicolas Paquin's book is to provide a human context for these sacrificed lives, not just as loss figures or combat statistics. Paquin's narrative allows us to discover men with their hopes, ambitions, fears, and disappointments. Through their life stories, writings, and the testimonies of their loved ones, we observe that they suffered from recurring emotional reactions, nightmares, flashbacks, avoidance behaviors, extreme and changing moods, tendencies toward self-destruction, and instability.
For example, my wife's father endured the hell of Dieppe and three years as a prisoner in Stuttgart; he retained physical and mental scars. Like the vast majority of survivors, he never spoke of those three years of his life; sometimes, events reminded him. In the sixties, while hospitalized, a female doctor who treated him asked if he was Jewish. From his hospital bed, he began to doubt the identity of this person who reminded him of a German nurse he had encountered in Stuttgart. He contacted an acquaintance working for the immigration department, who dispatched investigators. However, the female doctor who resided at the hospital left so suddenly that she left all her documents, clothes, and personal belongings in her room. It turned out that her identity papers were fake, as were her medical diplomas. In his case, the Nazi threat caught up with him twenty years after his return in 1945, inflicting another traumatic experience. During Nicolas Paquin's numerous visits to France, he came into contact with history enthusiasts and artifact collectors, managing to identify the helmet that my father-in-law had lost on the beach of Dieppe in August 1942, more than 70 years after Operation Jubilee.
Works like this, regional museums, citizen associations interested in history, and survivors contribute to maintaining the memory of these men who gave so much in the fight against Nazism.
4 étoiles. J'ai emprunté ce livre à la bibliothèque parce que je connais très peu les actions des Québécois pendant la Seconde Guerre mondiale, même si j’en suis passionnée. J'ai vraiment aimé ce livre – ou peut-être que « apprécié » est un meilleur terme. C'était un peu trop lourd pour aimer, car la tragédie était à l'ordre du jour pour la plupart des hommes. J'étais reconnaissante d'entendre leurs histoires nombreuses et variées, avec leurs familles, leurs personnalités, leurs expériences et leurs fins tristes et encourageantes. J'ai également apprécié la façon dont l'auteur parlait beaucoup des personnes laissées à la maison, principalement les épouses et les mères. Une chose avec laquelle j'ai eu du mal, c'est qu'il semblait y avoir beaucoup d'amertume dans le livre – une amertume principalement contre le gouvernement, l'armée anglaise et Dieu. Mais même si je ne suis peut-être pas d'accord avec l'auteur sur tout, j'ai apprécié la façon dont il a souligné le coût énorme de la guerre – quelque chose que les livres sur la Seconde Guerre mondiale ont tendance à passer sous silence en faveur du culte des héros – et les « zones grises » de la vie, ainsi que l’effacement de ces hommes de la mémoire et de l’histoire. Il m'a fallu du temps pour finir, mais cela m'a beaucoup marqué, et j'espère que je le relirai. Je ne pense pas que ceci soit une bonne critique – il y a trop de choses à résumer ici – mais je pense que c'est quelque chose que tous les Québécois devraient lire, honnêtement, parce que nous ne pouvons pas oublier nos propres hommes, peu importe ce que fait le reste du monde.
Âge recommandé : 17 ans sauf modification
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4 stars. I picked this book up at the library because I know very little about Québécois actions in WWII, despite being a WWII buff. I really enjoyed the book—or perhaps “appreciated” is a better term. It was rather too heavy for enjoyment, for tragedy was the order of the day for most of the men. I was grateful to hear their many and varied stories, with their families, personalities, experiences, and outcomes, both sad and encouraging. I also appreciated how the author talked a good bit about the people left behind at home, mainly wives and mothers. One thing I struggled with was that there seemed to be a good deal of bitterness in the book—bitterness mostly against the government and the English army, and God. But though I may not agree with the author in everything, I did appreciate how he highlighted the enormous cost of war—something WWII books tend to gloss over in favour of hero-worship—and the “greyness” of life, as well as the erasing of these men from memory and history. It took me a while to get through this, but it quite marked me, and I hope I read it again. I don’t think this is a good review—there’s too much of the book to sum up here—but I think it’s something all Québécois should read, honestly, because we can’t forget our own men, regardless of what the rest of the world does.
Merci, Nicolas. Oeuvre nécessaire, incontournable, très réussie. Voir le raid sur Dieppe sous un angle différent qui veille à sortir de l'anonymat tous ceux-là qui ont été touchés de près par cette hécatombe, dont Roméo Gélinas, le très jeune époux de ma mère Rose (19 ans) , parti pour la guerre quelques mois seulement après leurs noces... Une oeuvre qui a nécessité beaucoup de recherches, de don de soi, de voyage intérieur, d'amour; empreinte de respect et de vérité, elle me bouleverse profondément.
Merci d'avoir pris ce temps pour nous rappeler tous ceux qui ont combattu pour notre liberté. Il ne faut pas oublier ces êtres humains qui font parti de nos familles