Les Porcs 2 est le livre de la honte.
J'ai rarement hésité à placer un livre dans ma bibliothèque. Bon où mauvais, j'ai toujours un sentiment de fierté un peu vain en refermant un ouvrage. Mon étagère ressemble de plus en plus à un patchwork improbable, formidable et monstrueux, où Lovecraft côtoie Thomas Mann qui côtoie les galimatias marxistes des Pinçon-Charlot qui côtoient Thomas Sowell. Ce joyeux foutoir est à l'image de la vision que j'ai d'une saine confrontation des idées. Pendant un temps j'ai cru pouvoir y glisser discretos des ouvrages de Nabe ("L'homme", "L'enculé", le premier tome des "Porcs"). J'avais des sentiments partagés sur l'auteur. Plus maintenant.
J'aurais aimé que l'auteur s'interroge un moment avant d'écrire...
"Pourquoi suis-je aimé par des cons ?",
"Pourquoi mes lecteurs et contradicteurs sont Salim Laïbi, Alain Soral et Dieudonné ? Pourquoi eux précisément ?",
"Pourquoi mon nom leur est associé (cf. Conspiracy Watch) alors que je prétends les combattre ?".
C'étaient peut-être les questions à se poser avant de se lancer dans ce grand projet de déconstruction du complotisme, projet rendu totalement caduque par la forme du bouquin (interminable flot de mondanités, entrecoupé d'opinions à l'emporte pièce et de commentaires facebook copiés-collés tels quels). Le livre ne comporte aucune référence, aucune bibliographie à laquelle le lecteur curieux d'en savoir plus pourrait se rapporter. Le travail d'investigation de l'auteur s'est limité à lire les bouquins de ses potes et à poser un micro sur la table pour enregistrer leurs inepties. Au conspirationnisme classique, Nabe oppose son conspirationnisme personnel, fait de morceaux d'identitarisme arabe, d'élitisme culturel et d'une vision très partisane de l'histoire, avec ses relents d'Howard Zinn et de justice réparative ça et là. Au centre du capharnaüm, un passage surréaliste où Nabe, aidé par son fouille merde Olaf, s'adonne sans honte au doxing d'un de ses lecteurs (atteinte à la vie privée, peine : 1 an et 45 000 €). C'est d'autant plus crade que ses livres, à Nabe, ne sont pas donnés.
Les Porcs 2 est une torture mentale, c'est être enfermé et assis, pendant plusieurs semaines, dans un bar, à côté de l'auteur ivre en roue libre. Il n'y a rien de comparable (sauf, peut être "Official Stories" de Liam Scheff) à ce flot de conscience teigneux, brouillon et vaguement politisé autour de l'idée "qu'il faut se révolter comme Ben Laden" (youpi, bravo, quelle subversion). L'engagement de l'auteur autour de la Palestine, de la Syrie, des printemps Arabes, des veuves et des orphelins sonne surtout comme un prétexte pour cracher sur les mamelles d'une société de plus en plus réticente à le nourrir. Je doute qu'il y ait là un attachement authentique à la moindre cause. L'engagement chez Nabe, c'est ce bibelot de hipster: il n'est la que pour placer l'auteur sur une tour d'ivoire morale, d'où il peut, entre deux vinyles de John Coltrane, sermonner l'Occident avec un grand O tout en se dispensant d'avoir à proposer le moindre projet. Là me vient à l'esprit la maxime du mathématicien James Lindsay: "communism doesn't know how".
Le transcript final (que je suppose un tant soit peu fidèle) du dialogue avec Mohamed Merah, que l'auteur trouve tellement profond et pénétrant, agit comme un épouvantail: difficile de voir dans ce petit con têtu et manipulateur de Merah la figure romantique du cowboy anti-mondialiste. Il y aurait un parallèle à faire avec le discours du Staroste dans les Frères Karamazov, mais j'ai plus envie.
Une partie de moi voudrait que Marc-Edouard se retrouve confronté à un Maajid Nawaz, ancien membre d'Hizb ut-Tahrir déradicalisé depuis son passage à la prison Egyptienne de Tora et authentique spécialiste, lui, des questions d'Islam et de politique. Une autre partie de moi se dit que, non, ce n'est que justice que Nabe reste dans la fange intellectuelle avec ceux-là même qu'il dénonce. Tous ensemble dans la boue. Entre porcs.