Ce petit ouvrage est une introduction générale au soufisme. Il essaie de couvrir les principaux aspects et particularités de ce phénomène religieux fort complexe et obscur pour le public. Le soufisme est une spiritualité et une philosophie qui s’est développé à travers des siècles, et sur une étendue géographique importante et sous l’influence de plusieurs autres traditions religieuses, philosophiques et scientifiques. Il semble que c’est une perspective de la tradition musulmane très idiosyncratique, avec du platonisme, du mysticisme oriental de l’époque, de l’astrologie, et même de la théorie médical médiéval. Pour comprendre de quoi les soufis parlent il faudra une certaine exposition à tous ces domaines. Ceci, n’empêche pas que les soufis s’adressent à des questions que nous affrontons toujours. L’exercice à faire ici est d’atteindre le substratum que nous avons en commun, malgré la distance qui nous séparent, et l’illusion de l’étrangeté.
L’islam est tout d’abord une tradition religieuse basée sur un monothéisme absolu, ce qui pose la question de la relation entre le créateur et sa créature, entre le Un et le multiple. Dieux est Un mais il a une multitude d’attributs et de caractérisations dans le texte coranique et les dires du prophète. Pendant les siècles formatifs de l’Islam, trouver ce lien entre l’unicité et la diversité a occupé les théologiens, jurisconsultes, philosophes et mystiques. De cette discussion ne subsiste aujourd’hui que l’avis des jurisconsultes et celui des soufies, quoique beaucoup moins dominant après le XIX siècle.
La cosmogonie soufie reste le point capital sur lequel se base tout l’enseignement spirituel de la tradition. Le soufisme présentait une vision de l’existence qui pousse le monothéisme à ses limites extrêmes. Parmi les idées les plus connues, mais également les plus difficiles à saisir, la vision d’Ibn Arabi, chez qui rien n’existe sauf Dieu, la multiplicité et la diversité est une sorte d’imagination qui bloque l’appréhension du fait que la nature de soi et celle de la divinité sont une seule et même chose. Dieu se manifeste dans et à travers sa création, sans être affecté par les imperfections traditionnellement attribuées à ce qui est impermanent. Le maitre iranien Sohrawardi d’un autre coté, présente une philosophie de Lumière, ou le monde est vu comme une effusion de la lumière divine sur la matière.
L’enseignement du soufisme dans ces débuts vise une théorie globale de l’existence, visant à placer l’homme par rapport à Dieu et l’intellect par rapport à la matière. Les disciplines de la théologie et de la jurisprudence islamique s’y mêlent également. Mais au fur et à mesure de la maturité de chacune, une séparation graduelle s’installe entre eux. Avec les docteurs de la loi les rapports peuvent devenir conflictuels. La jurisprudence occupe une place plus dominante auprès de la majorité des pratiquants de la religion musulmane, alors que le soufisme s’est réduit à un mysticisme réservé à une élite des initiés. Désormais, une distinction est faite entre la Shari’a comme aspect extérieure de l’Islam, préoccupée par le rituel et garant de l’ordre social, et de l’initiation ésotérique à la vérité spirituelle accessible et comprise par un nombre limité. L’idéal est de s’orienter vers la divinité intérieurement tout gardant le respect de la loi extérieurement. Le cas de Mansour El Halladj est classique dans le sens qu’il a révélé le secret de l’initiation à un public incapable de le comprendre. Il a été ainsi condamné par les soufis avant d’être condamné par les docteurs de la loi.
Le soufisme est devenu par la suite le mysticisme islamique par excellence. L’objectif de son enseignement est la purification de l’âme et la libération des illusions créées par l’imagination. L’illusion principale étant celle du Moi, ou le désir ardent d’être vu par autrui et de les impressionner, empêche les hommes de voir la vérité de leur existence et saisir sa nature divine. Au point que les soufis considère cette situation comme une adoration d’autres dieux que Dieu, tellement le désir de l’expansion de leur Moi les éloigne de la réalisation du monothéisme absolu par l’unification parfaite avec Dieu. Mais chacun cherche la voie de Dieu à sa manière. Il n’existe pas de réponse simple et valable pour tout le monde. Une multitude d’écoles et de traditions sont nées pour répondre aux besoins de chacun, et guider les disciples sur le chemin de la découverte spirituelle.