Les romancières du siècle des Lumières ont été les premières à poser la question du bonheur au féminin de façon aussi stratégique. Les passages obligés de la féminité, tels que le mariage, la maternité et la vertu, sont-ils garants de bonheur ? Les femmes mises en scène peuvent-elles s'affranchir de l'idéal féminin façonné par l'ordre établi ? Peuvent-elles échapper à la culpabilité qui les presse de suivre fidèlement le chemin tracé pour elles ? Quels recours sont à leur disposition pour être heureuses ?C'est autour de ces questions, d'une troublante actualité, que les auteurs du XVIIIe siècle tracent le parcours de la destinée féminine, avec tous les détours, les obstacles et les enjeux qu'il peut comporter. Leur discours laisse surtout entendre que le bonheur n'est pas possible sans une remise en question des rôles et de la place des femmes dans la société.
Isabelle Tremblay étudie comment les passages obligés de la féminité - mariage, maternité, vertu - connaissent un traitement nouveau au XVIIIe siècle. Mme du Chatelet fait résider le bonheur dans les sentiments de réalisation personnelle et de sérénité - et non dans l'obéissance et la piété.
Fidèles à elles-mêmes, les femmes qu'imaginent les romancières relèguent au second plan l'autorité de Dieu et des hommes, et font résider la satisfaction d'elles-mêmes dans leur seul jugement. L'estime et la connaissance de soi transforment le concept de vertu.
Les romancières proposent de faire de l'étude, de l'amitié et de l'amour des lieux de réalisation personnelle. La lettre d'amitié devient un lieu privilégié de la connaissance de soi et la complicité que partagent les héroïnes construit une sorte de microcosme exclusivement féminin où il devient possible de faire front ensemble à une même condition.
En évitant d'attacher l'amour à la nécessité de vivre par un homme et pour lui, les romancières imaginent des héroïnes qui se confortent dans l'image qu'elles s'inventent de leur amant et qui se réalisent à travers un sentiment qui émane de leur propre force créatrice. Elles donnent à voir des personnages féminins plus préoccupés par l'amour que par leur amant.