La réflexion sur la notion de fondation est indissociable de la nécessité, observée dans les sociétés humaines, d'actualiser à intervalles plus ou moins espacés la séquence des actes fondateurs ou ressentis comme tels. C'est cette idée qu'exprime le terme aujourd'hui en vogue de " refondation ", symptomatique du besoin des individus, des groupes d'individus et des sociétés d'inscrire la fondation dans la durée. S'interroger sur la manière dont les hommes fondent et refondent aujourd'hui, dans les temps passés et sur le temps long revient foncièrement à se demander comment ils s'attachent à donner à toute chose, tangible et intangible, son existence et sa forme. La (re)fondation évoque ainsi tout aussi bien les découpages temporels marquant un avant et un après l'existence d'une entité de nature sociale (fondation d'un royaume, d'une communauté singulière, établissement d'une constitution, de la mémoire à attacher à un événement) que le découpage spatial et l'ancrage dans le sol d'une réalisation matérielle (fondation d'un édifice que l'on veut pérenne, bornage des limites d'une ville, d'un quartier, d'une maison ou de tout espace transformé en territoire quand on distingue un intérieur et un extérieur). L'ouvrage met en avant plusieurs des modalités du (re)commencement le rapport complexe au thème des origines ; la fondation ou refondation des colonies (grecques et romaines) ; la production de nouvelles échelles par la fusion ou l'extension d'espaces, la mobilité et la conquête ; la mise en récit(s). Ce sont autant de modes de mise en ordre du monde, du temps et de l'espace qui instituent pour l'avenir et légitiment par rapport au passé.
Ce recueil d’articles naît du colloque organisé par la Maison Archéologie & Ethnologie, lieu de recherche et de formation sous la triple tutelle du CNRS, de l’Université Paris-Nanterre et de l’Université Panthéon-Sorbonne. Il poursuit la réflexion engagée en 2015 sur la notion de « transition historique », cette fois sous l’angle des fondations et re-fondations de villes. Deux approches ont été privilégiées. Premièrement, l’angle pluridisciplinaire : des articles scientifiques en archéologie côtoient des articles en Histoire, en ethnologie et en sociologie comparative. Ce choix, s’il enrichit considérablement la réflexion sur les modalités de fondation, peut perdre un lecteur peu exercé aux spécificités de raisonnement de chacune de ces sciences sociales. Deuxièmement, l’angle géographique et historique : il n’y a pas de restriction dans l’espace géographique et historique abordé. Un article sur les actes de fondation de New York du XVIIe au XXIe siècle est suivi d’un article sur les fondations chez les Mayas de l’époque classique. Si dans l’absolu ce choix est tout à fait pertinent - qui contesterait l’intérêt de la pluridisciplinarité en sciences sociales - il est perturbant pour le lecteur parce qu’il rompt la continuité temporelle et géographique. Autrement dit, sauter de lieu et d’époque à chaque article est assez perturbant. La structuration logique de la lecture aurait pu être assurée si les auteurs partaient de points communs de réflexion explicites et identiques, ce qui n’est pas systématiquement le cas. Conclusion : amis lecteurs, si vous n’êtes pas exercés à la réflexion historique, archéologique, ethnologique, sociologique ET philosophique, préparez-vous à être perdus.
L’article introductif intitulé « Fonder/Refonder, réflexions croisées » et écrits par Philippe Gervais-Lambony, Frédéric Hurlet et Isabelle Rivoal pose les bases communes de la réflexion. Cette dernière s’inscrit dans un contexte politique actuel. Pensez à l’utilisation du mot « re-fondation » dans la sphère médiatique en France : « re-fondation de l’Ecole » en 2013, « re-fondation de l’Université », « re-fondation de la République ». Les auteurs établissent alors la légitimité de la réflexion en sciences sociales sur ce thème. Le terme de re-fondation se définit comme la mise en ordre du monde, du temps et de l’espace à partir d’une base qui fera lien avec le passé - et qui légitime la re-fondation - tournée vers un avenir redéfini. La définition du mot re-fondation souligne les enjeux politiques, sociaux, économiques et culturels dans l’ensemble des contextes géographiques et historiques qui seront abordés dans les articles. Les auteurs engagent la réflexion sur :
- Les modalités matérielles et architecturales des actes de fondation ou de re-fondation ; - Les conceptions, les représentations et les modalités de mobilisation de la ou des mémoires des espaces fondées et re-fondés ; - La transformation de l’identité collective par la continuité ou les ruptures aux références religieuses, symboliques et politiques des actes de fondation ou de re-fondation dans différents groupes sociaux.
L’article introductif pose bien l’ensemble des enjeux que le lecteur sera amené à connecter à chaque espace/civilisation sans parvenir systématique à les expliciter. La réflexion en effet tourne vite à la philosophie, et là, amis lecteurs peu aguerris à la réflexion philosophique, il faudra vous accrocher. Les auteurs s’inscrivent également dans la continuité des réflexions épistémologiques des grands maîtres tels que Marcel Détienne qui nourrissent la réflexion globale et commune aux sciences sociales sur le thème de la fondation. Ce qui suppose que le lecteur est également capable de suivre l’intertextualité épistémologique. Amis lecteurs, sans culture universitaire poussée, vous aurez besoin d’un accès internet pour retracer par vous-même l’historiographie du thème de la fondation.
Les articles sont groupés selon trois axes : les réflexions sur le temps, les réflexions sur l’espace et les réflexions sur la mise en récit. Ils gravitent tous autour du concept « rupture et continuité » interrogé dans chacune des disciplines présentes dans ce recueil. La compréhension de chaque article dépend du degré de clarté de chaque auteur. Certains sont presque illisibles tandis que d’autres sont limpides. Si vous avez l’impression de lire la même chose d’un article à l’autre, oui c’est normal : vous êtes en train d’opérer des connections entre les articles. Si non, c’est que vous avez besoin de prendre des notes pour visualiser les points de rapprochement.
En fin de lecture, pas de conclusion commune. Pourtant, cet effort de comparaison conclusif aurait été grandement bénéfique à la réflexion commune. Synthétiser les points de rapprochement, les points de dissociation, ou du moins les énumérer aurait permis la construction d’un ou plusieurs modèles de fondation ou de re-fondation et aurait donné plus de sens à la lecture de cet ouvrage.
Pour finir, si vous lisez l’ensemble de l’ouvrage la réflexion qui émerge n’est peut-être pas celle attendue par les auteurs : Comment construire une réflexion pluridisciplinaire commune ? Selon quels critères ? Comment accorder les modes de raisonnement entre les différentes sciences sociales tout en préservant l’intérêt de chacun ? Peut-on arriver à faire converger les langages de raisonnement des sciences sociales ? C’est en explorant les réponses à ces questions qu’on pourra transmettre au grand public les enjeux communs sur des questions à haute valeur politique comme celle présentée dans cet ouvrage. En attendant, il vous faudra une très grande dextérité intellectuelle ou être sélectif pour profiter de cet ouvrage.