JEUNES, BIEN NANTIS, Élisabeth et David ont tout pour réussir lorsque le récit débute sur la réunion annuelle d’une association féministe dont ils sont les cofondateurs. Quelque chose différencie pourtant ce couple des autres membres de Women First, à Westmount : mariée depuis dix ans, Élisabeth demeure inconsolable après la mort de sa fille unique, Lili, une enfant trisomique dont elle est la seule à déplorer la disparition. David pour sa part est bientôt soupçonné d’affiliations communistes, ce qui les contraindra à s’exiler en Amérique du sud.
Cette double perte que représentent le deuil de leur fille et leur déménagement forcé marque le début d’un dérèglement temporel qui empêchera les protagonistes de vieillir, alors même que le temps s’écoule pour eux à reculons. Depuis Buenos Aires jusqu’à Paris, en passant par l’Inde de la marche du sel, l’Haïti fraîchement émancipée de sa période esclavagiste et l’Allemagne de Frédéric Nietzsche, leur existence prendra la forme d’une longue fuite en avant, au terme de laquelle l’effritement de leurs repères temporels et géographiques bouleversera leurs convictions personnelles.
Élisabeth et David seront ainsi tous deux amenés à s’interroger sur l’importance qu’ils accordent à ce qu’ils considèrent être les acquis de la modernité. Jusqu’où sontils prêts à aller pour lutter contre les inégalités raciales, sexuelles et économiques dont ils sont de plus en plus souvent les témoins quotidiens?
L'apprentissage du silence, une capsule temporelle
La création de la maison d'édition Hash#ag m’as prise par surprise. J’ai été intriguée par la ‘déclaration de principe’ qui dit, entr’autres :
Hashtag est une maison d’édition qui se propose d’être plus un mode de lecture qu’un ensemble canonique de textes. Fidèle au concept de littérature mondiale, Hashtag s’intéresse principalement aux ouvrages littéraires qui circulent au-delà de leur culture et leur langue d’origine.
J’ai assisté à la soirée de lancement de cette maison d'édition et je suis encore sous le charme, quelques mois après: des voix vibrantes, originales. Sur cette lancée, j'ai fait la lecture de L’apprentissage du silence de Miruna Tarcau.
Esprit cosmopolite elle - même, l’auteure met en scène un couple cosmopolite par nécessité.
Élisabeth et David ne vieillissent pas. Pour ce couple, le temps s'écoule à reculons sur fond d'effritement de la mémoire du vingtième siècle.
Dona Loca répétait qu’il n’y avait rien de stable et qu’aucun événement n'était irréversible. Le temps s'était détraqué. Les révolutions tournaient à vide. On parlait de progrès en reculant à grands pas. Les fantômes du passé étaient si près de nous qu’on pouvait sentir peser leur souffle froid sur notre nuque collective. La guerre approchait à l’horizon, entraînant à sa suite l’oubli et le silence.(page 52)
Il s’agit d’un couple prototype, à l’image d’Adam et Eve, couple dépositaire de l'expérience cristallisée du monde. Ce couple protéiforme voyage non seulement entre les quartiers, les villes et les pays, mais aussi entre les époques, les allégeances politiques et les strates sociales.
L'originalité du livre L'apprentissage du silence consiste dans la quête identitaire et existentielle d’Elisabeth et David, dont on ne connaît pas les origines. Cette non connaissance des origines permet tout fantasme et toute transgression.
Les liens qui les unissait l’un à l’autre ressemblait au sentiment qu’on éprouve face au temps qui s'écoule. Elle avait presque envie de dire qu’ils avaient besoin l’un de l’autre pour se rappeler perpétuellement ce qu’ils n'étaient pas.(page 109)
Les faits historiques énoncés ou évoqués sont précis et dénotent une intime connaissance de l’histoire mondiale et d’une merveilleuse capacité analytique et associative que possède l’auteure. Ce qui fait dire à madame Felicia Mihali, la directrice des Edition Hash#ag, écrivaine et historienne de formation, que nous tenons ici un grand livre.
Le style d'écriture est fluide quoique dense. L’utilisation d'expressions dans des langues autres que le français est toujours justifiée et ajoute à l'atmosphère décalée du livre, sans alourdir la lecture. Le silence et le non dit sont en soi d’autres langages.
Et puis, il y a l’humour! L’impression générale après lecture est d’avoir ouvert une capsule temporelle qui m'était destiné à moitié, l'autre moitié servant à effacer les traces et à brouiller les pistes.
Je salue la parution de L'apprentissage du silence, livre à déguster et à méditer. Et à relire.