Le marquis René-Louis de Girardin (24 février 1735, Paris - 20 septembre 1808 Vernouillet (Yvelines)) poursuivit une brève carrière militaire avant de devenir en 1766 seigneur d'Ermenonville et créateur des jardins d'Ermenonville. Premier jardin à l'anglaise sur le continent, ce dernier fut à l'origine de la mode des jardins paysagers anglo-chinois et exerça une influence sur la création de parcs jusqu'au milieu du XIXe siècle. Girardin avait aussi des ambitions de philosophe, réformateur social et musicien, entre autres, mais ne laissa aucune œuvre d'envergure de ses autres domaines d'activités intellectuelles.
René-Louis de Girardin servit comme officier le roi de Pologne et duc de Lorraine Stanislas Leszczynski. A la mort de celui-ci, en 1766, il se retira sur ses terres d’Ermenonville, au nord de Paris, et consacra dix années à les aménager. Il les divisa en quatre enclos : forêt, «désert», prairie et métairie, les trois premiers restant «ouverts aux hommes : le tableau de la nature appartient à tout le monde, et je suis bien aise que tout le monde se regarde chez moi comme s’il était chez lui». Il admirait Jean-Jacques Rousseau, qu’il eut l’honneur d’accueillir en 1778, mettant un pavillon à sa disposition. Le philosophe y mourut soudain, six semaines plus tard, et fut enterré dans le parc, où reste son tombeau maintenant vide, sur l’île au Peupliers. Homme des Lumières, partisan de la Révolution, attentif à la question agraire, favorable à la distribution de terres aux paysans pauvres, il soignait ses villageois mais fut mal payé de retour. Il fut emprisonné indûment sous la Terreur, cependant que son parc était saccagé. De dépit, il alla finir ses jours ailleurs, à Vernouillet, mais transmit sa propriété à ses enfants en héritage indivis, ce qui témoigne qu’il restait attaché à son œuvre. Ce «foutu original» (mot attribué à Bonaparte) avait publié en 1777 un traité exposant sa doctrine : De la composition des paysages, ou Des moyens d’embellir la nature autour des habitations en joignant l’agréable à l’utile. L’ouvrage a été réédité en 1992 par Champ Vallon, suivi d’une anonyme Promenade ou itinéraire des jardins d’Ermenonville (1811) et d’une «Postface» par Michel H Conan. (J’apprends dans cette dernière qu’une autre figure de la littérature française est liée à cet endroit, en la personne de Gérard Labrunie, dit de Nerval, qui vécut dans son enfance près d’Ermenonville, à Loisy et à Mortefontaine). La Promenade ou itinéraire vaut surtout parce qu’on y cite les inscriptions en vers gravées sur des pierres («Coule, gentil ruisseau, sous cet épais feuillage, / Ton bruit charme les sens et attendrit le cœur»). Mais je recommande chaudement le traité du marquis, d’un délicieux bon sens («Rien n’est bien ou mal dans ce monde que ce qui est à sa place ou n’y est pas»), fusillant allègrement «le majestueux ennui de la symétrie» et Le Nôtre qui «acheva de massacrer la nature en assujettissant tout au compas de l’architecte», déplorant la monotonie des chemins en ligne droite «fort ennuyeuse pour le voyageur dont les yeux sont toujours arrivés longtemps avant les jambes», recommandant d’«intéresser tout à la fois l’œil et l’esprit» par une intervention minimale sur le terrain, en se contentant d’aménager des «asiles charmants» selon «l’idée la plus facile et la plus simple» («Prendre ce que le pays vous offre, savoir vous passer de ce qu’il vous refuse»). L’art du jardin, explique Girardin, est un «amusement recommandable», «intéressant», «le plus sûr moyen de prévenir les maux de l’âme et du corps». «Il est devenu si difficile dans l’âge de raison de trouver quelque chose de mieux à faire»... (XII 1997)