Dans le contexte européen, le « printemps des peuples » désigne cette époque où les courants d’affirmation nationale et démocratique se sont conjugués dans une série de mouvements réformistes et révolutionnaires destinés à défaire les régimes monarchiques instaurés par le Congrès de Vienne. Or, l’Amérique a aussi eu son printemps des peuples. Comme de nombreuses sociétés neuves des Amériques, le Québec a connu son plus important printemps anticolonial dans la première moitié du XIXe siècle. Louis-Georges Harvey reconstitue ici le sens du discours dominant des élites politiques du Bas-Canada entre 1805 et 1837. Il aborde ce discours comme la mise en place d’un projet de société pour l’Amérique française qui visait à préparer, dans un avenir plus ou moins rapproché, la mutation de la colonie en un État. L’une des caractéristiques fondamentales du discours patriote était sa représentation de la collectivité nationale dans sa dimension territoriale, dans une incarnation civique plutôt qu’ethnique, qui renvoyait à l’américanité de la société bas-canadienne et s’appuyait puissamment sur le modèle états-unien. Pour les Patriotes, la République voisine constituait plus qu’un modèle apte à apporter des solutions aux différents fléaux inhérents au régime colonial, elle représentait en outre la finalité du parcours de l’histoire coloniale, soit l’indépendance inévitable qui attendait toutes les collectivités neuves des Amériques. Ainsi, pour Louis-Georges Harvey, les analyses des institutions états-uniennes par la classe politique du Bas-Canada sont devenues les véhicules d’un discours ouvertement anticolonial, voire souverainiste. Enfin, l’auteur souligne l’émergence d’un discours politique bien républicain, tout en remettant en question le « libéralisme » des Patriotes et de leurs prédécesseurs au Parti canadien, en raison de leur dénonciation soutenue du capitalisme commercial, qu’ils associaient à la corruption des institutions politiques coloniales.
L'indépendance américaine a été l'inspiration d'un mouvement anticolonial sur la grandeur du continent et outre-Atlantique. Elle acquit valeur de modèle à partir duquel juger de la destinée des colonies européennes : contre la pesante main de l'aristocratie métropolitaine institutionnalisant ses privilèges (pige éhontée dans le trésor public, imposition de taxes à son avantage, monopolisation des terres et du commerce, onéreuse nomination aux postes de conseiller de la couronne dans le mépris des revendications des autorités élues), constitution d'un régime républicain souverain, généralisant les principes d'électivité, de responsabilité, les lieux de participation, et généralisant l'accès aux terres agricoles pour protéger la vertu citoyenne contre l'influence corruptrice du commerce et de l'industrialisation.
L'onde de choc de l'indépendance parcouru ce continent du nord au sud et fut d'une puissance comparable à la chute du mur de Berlin ou à l'Accord de Kyoto. Elle est l'éléphant dans la pièce de l'histoire du Canada. Des générations d'historiens se sont effectivement échinées pour ne pas la voir et pour ratatiner la participation qu'y prirent les Bas-et Haut-Canadiens aux dimensions d'une révolte ethnique (français contre anglais, catholiques contre protestants) ou d'un apprentissage forcé, quoique manqué, du libéralisme anglo-saxon entendu comme seule et unique voie d'accès à la modernité.
Le premier mérite de la nouvelle génération d'historiens où figure le présent ouvrage, à l'exemple de Gérard Bouchard (Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde) et de Yvan Lamonde (Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896), est de (i) démontrer l'étroitesse fallacieuse d'un attachement aux seules distinctions conceptuelles Libéralisme vs Nationalisme, Modernité-Libérale vs Tradition-Ethnicité dans la reconstitution des sources intellectuelles du pays et de ses provinces, et de (ii) porter au grand jour la force d'un double héritage intellectuel débordant ce cadre et ne s'y réduisant pas : héritage néo-classique (l'ascension de la République romaine et la chute de l'Empire comme patron pour juger des institutions présentes), héritage de l'humanisme civique : dresser la vertu citoyenne contre l'influence grandissante du commerce et de l'argent sur les appareils politique.
Louis-Georges Harvey s'attache dans un premier temps à retracer l'ascendant néo-classique sur les esprits bas-canadiens à partir d'une correspondance de Louis-Joseph Papineau et de son fils Amédée dans le premier chapitre, avant de brosser le portrait plus large du rayonnement du néo-classicisme et de l'humanisme civique - en France, en Angleterre et en France sur une période de deux siècles approximativement.
L'imprégnation de la pensée des Constituants américains par l'humanisme civique et par la conviction de refonder une Républicaine romaine sur le nouveau continent forme une part substantielle de l'ouvrage. Par comparaison avec ce que sont les États-Unis devenus, le lecteur apprend ainsi avec surprise que ses fondateurs tenaient, et étaient juger pour leur succès, à opposer la participation politique des petits agricultures et petits propriétaires aux règnes de l'argent et des banques associés à l'aristocratie européenne corrompue (s'accaparant et jouant de tels pouvoirs, dans l'ombre et à l'encontre de l'intérêt commun).
Le coeur de l'ouvrage consiste, à partir d'extraits des journaux canadiens et américains, à partir de livres publiés en France et aux États-Unis dans la première moitié du 19e siècle, et à partir d'extraits de correspondance, à démontrer que l'élite bas-canadienne s'est d'abord tenue en retrait de l'américanité républicaine et civique, avant de l'embrasser et de faire passionnément corps avec elle, et avant de revenir à une certaine distance désillusionnée.
Critique, d'abord, des Américains, de leur matérialisme et de leur hypocrisie intéressée pour mieux affirmer la loyauté bas-canadienne à la couronne britannique (période présumée dominée par une pensée stratégique, alors que les Britanniques et ses coloniaux entraient en guerre contre les États-Unis en 1812-15 sur fond de bateaux américains interceptés et de marins tués par les Anglais). Retrait vis-à-vis l'anticolonialisme américain et enrôlement militaire des bas-canadiens suivi d'un mouvement contraire initié par le rejet du projet d'union des haut et bas-Canada en 1822. Ce rejet amorce une intense période où la situation du Bas-Canada vis-à-vis la métropole est comparée et identifiée, à coeur de jour dans les articles et journaux (le Canadien, L'écho du pays, la Minerve notamment), à celle des colonies américaines vis-à-vis la métropole à partir de la loi du Timbre (1765). La représentation du peuple bas-canadien, l'analyse de l'indépendance politique, du régime républicain et de la généralisation du principe de l'électivité et de la participation citoyenne comme aboutissement naturel de la décadence des monarchies coloniales font partie des principales dimensions du monde intellectuel dont participait le parti Patriote, de pair avec l'étude des motivations de la Révolution, avec la réplication par les Patriotes de son mode d'organisation (boycott des produits de la métropole, comités de correspondance et de vigilance, constitution de milice paramilitaire dont les Fils de la liberté, ou les Frères chasseurs), de pair également avec la conviction, qui fut longtemps partagée et entretenue, d'être soutenue par les Américains qui, croyaient-on, viendraient porter main forte aux patriotes dans la conquête de l'indépendance politique du Canada envers la métropole. Le désintérêt, du moins l'inaction des Américains envers la répression militaire du mouvement républicain canadien fut la cause d'une désillusion (Américains qui avaient pourtant, avec la Doctrine Monroe en 1823, proclamé s'opposer fermement à toute intervention des puissances monarchiques européennes en sol américain - continental). En effet, malgré les toast donnés au nom des Patriotes du côté Sud de la frontière (notamment lors de certaines assemblées au Vermont), Van Buren avait interdit aux Américains de prêter assistance aux Canadiens dans leur lutte politique, pour des motifs de stabilité des traités économiques.
Cette histoire est solidement charpentée, appuyée sur une documentation abondante et exposée avec justesse. Elle met notre histoire et notre condition collectives sous un éclairage qui semble mieux en phase avec la compréhension honnête et franche du contexte intellectuel dans lequel baignaient les acteurs. Et mieux en phase, peut-être, avec ce pour quoi il y a intérêt à faire de l'histoire - déterrer des réserves inaccomplies d'actions et de raisons dont le présent peut s'inspirer.