La République française a longtemps fait figure de régime politique original dans le concert des Etats européens. Elle le demeure encore largement malgré de récentes évolutions. Cet ouvrage analyse l'élaboration du régime républicain, enraciné dans l'héritage des Lumières et de la Révolution, tel qu'il s'est constitué à la fin du XIXe siècle. Il passe en revue les résistances auxquelles il s'est heurté, ainsi que les forces et les idéologies qui ont voulu le "dépasser". Enfin, il dégage les conditions et suit les métamorphoses qui ont permis l'avènement d'une nouvelle République. La plupart des chapitres de ce livre sont tirés d'articles déjà publiés, principalement dans L'Histoire.
Publié en 1996, "La France politique" se compose principalement d'essais parus auparavant dans des ouvrages collectifs, des encyclopédies ou la revue "l'Histoire". Chacun des chapitres traite d'un thème majeur ou d'une particularité du débat politique français (il s'agit bien plutôt du débat sur la politique que de la politique 'réelle'). La laïcité, la patrie et la nation, l'affaire Dreyfus, l'antilibéralisme catholique, la question juive, le pacifisme, le gaullisme sont quelques-uns des sujets ainsi abordés.
La première partie du recueil, sur les origines du républicanisme français, est assez suggestive. Personnellement, j'ai beaucoup apprécié le tout premier essai, par exemple, sur l'échec de la monarchie constitutionnelle. Afin d'expliquer cet échec, l'auteur invoque plusieurs causes possibles y compris le caractère et la conduite du roi Louis XVI, l'incapacité des révolutionnaires à réaliser un équilibre des pouvoirs législatif et exécutif, le décret Robespierre interdisant aux députés de la Constituante de se présenter à la Législative et qui a sensiblement affaiblie la deuxième Assemblée et la forte concentration des esprits révolutionnaires "maximalistes" à Paris qui fait que les passions dans la capitale montaient beaucoup plus vite que dans le reste du pays. Au dire de Winock, "toutes ses sources, finissent par faire un fleuve, sans qu'on voie clairement - il faut le dire avec humilité - ce qui est surdéterminant." Or, ce qui est certain, c'est que la monarchie constitutionnelle qui fut "la voie ordinaire en Europe vers la démocratie moderne" n'a pas tenu une année pleine en France. Après l'arrestation du roi en juin 1791, la révolution s'emballe et les voix plaidant la modération et le compromis ne seront plus entendues. Pour Winock, cet échec de la monarchie constitutionnelle, qui sera reconduit plus tard par les tentatives de monarchie censitaire de 1815 à 1848, donna "à la Révolution des Français une radicalité sans précédent et fixa pour longtemps les traits spécifiques du pays - en particulier sa culture républicaine." Contrairement à leur confrères anglais et américains, les révolutionnaires français n'ont pas trouvé de "solution constitutionnelle stable" tout au long du dix-neuvième siècle. D'où selon Winock, le style particulier du discours politique français tout au long de cette époque. Ce style est "largement calqué sur l'antécédent révolutionnaire." Il est "celui du drame, des émotions fortes, des envolées verbales: un style de guerre civile, comme on dit." Et l'auteur de suggérer que l'on en trouve toujours des traces clairement identifiables dans les discours plus récents de ceux qui "contre les socialistes accédant au pouvoir en 1981, ont cru bon de ranimer la guerre sainte de Véndée" ou de ceux qui "contre les libéraux vainqueurs des élections de 1986 ont crié: 'Au secours, la droite revient!" Pour Winock, il est évident que "la matrice révolutionnaire a donné vie à une manière de dire la politique dont on ne se guérit pas aisément."
Il faut avouer que de telles thèses resteront toujours spéculatives, impossibles à démontrer. Néanmoins, dans la mesure où les exemples et illustrations fournis par l'auteur convainquent - ce qui est souvent le cas - elles contribuent pas mal au charme du livre. C'est sans doute aussi pour cette raison que Winock se permet d'en avancer quelques-unes.
On en trouve un autre bel exemple dans l'essai sur l'idéal de la petite propriété autonome ("Liberté, égalité, propriété") qui, selon l'auteur, marque toutes les idéologies françaises, de gauche comme de droite. Ici encore, l'auteur opère un retour aux origines du système républicain français afin d'en expliquer un trait distinctif. Il fait remarquer que le travail indépendant a longtemps eu une importance statistique nettement plus grande en France que dans les autres pays européens. C'est seulement après la Seconde Guerre mondiale qu'on assiste à l'accroissement rapide de la proportion des salariés au détriment des indépendants dans le domaine de l'agriculture ou dans d'autres secteurs. Cette "réalité massive de la petite propriété" a eu selon Winock des conséquences économiques et sociales importantes: elle est "à la fois cause et effet" du retard industriel de la France sur l'Angleterre, a contribué à la médiocre productivité agricole et a retardé la création d'un véritable prolétariat industriel. Au-delà de ces conséquences matérielles, la prévalence durable de la petite propriété a aussi eu des effets importants au niveau de l'histoire des idées. D'après Winock, l'idéologie républicaine française, née "avant que la révolution industrielle n'ait tout redistribué, a été accordée à cet idéal de frugalité à l'antique et d'indépendence personnelle." Le paradigme a continué à habiter les rêves longtemps après qu'il a cessé d'être un modèle possible. D'où le peu d'influence dans l'histoire du mouvement ouvrier français du modèle social-démocrate de type allemand, brittanique ou scandinave. "L'ouvrier français est resté durablement réfractaire à sa définition de classe (...) rêvant au contraire de quitte le 'turbin' pour s'établir à son compte." D'où aussi l'influence sur la gauche française du syndicalisme révolutionnaire et, plus généralement, sur tous les partis de gauche et de droite, d'une sorte "d'éternel radical-poujadisme" prônant "le sens de la mesure, la liberté individuelle, la solidarité des petits contre les gros et la résistance à l'état abusif".
Paradoxalement, même si Michel Winock se hasarde parfois à des thèses trop spéculatives pour être rigoureusement démontrables, il reste à tout moment conscient des limites du savoir historique. Il sait que le passé à une "opacité irréductible" et que les causes multiples qui permettraient de expliquer même les faits les mieux établis sont souvent "difficiles à hiérarchiser." Il est très conscient aussi de la nécessité pour l'historien de schématiser afin de rendre intelligible son objet et du double danger de schématiser soit trop, soit trop peu. Lui-même, il le fait toujours de manière consciente et clairement affichée au lecteur.
On trouve un excellent exemple de cette manière de faire auto-réflexive dans l'essai sur "La généalogie des droites". Pour Winock, la droite n'est pas une essence stable, invariable à travers l'histoire mais ce n'est pas non plus une pure nébuleuse. Il y a certes une très grande diversité d'opinions et de courants de pensée à droite du centre, mais il ne faut pas non plus croire qu'il n'y ait pas de liens de parenté entre eux. Comme l'affirme clairement Winock, "on doit simplifier si l'on ne veut pas se perdre dans la complexité des opinions, dans le conflit des générations et dans les subtilités des désaccords (...)." C'est pourquoi, il "n'hésite pas à simplifier la chronologie en trois temps forts": de 1789 à 1815, de 1815 à 1880 et de 1880 à la deuxième guerre mondiale. La première période est celle "des deux droites". Il y a d'une part, "la droite contre-révolutionnaire" qui tenta de "freiner la dynamique révolutionnaire" et "sauver l'impossible". D'autre part, il y a "la droite libérale" qui avait "été parfois à la pointe du combat antiabsolutiste (...) mais qui n'entendait pas se laisser déborder par la radicalisation du mouvement révolutionnaire". Cette deuxième droite n'était pas du tout contre-révolutionnaire mais voulait donner à la France "une Constitution à l'anglaise." Après la restauration en 1815, la droite contre-révolutionnaire se transforme en un ultracisme militant ("plus royaliste que le roi") et la droite libérale accède au pouvoir en formant le parti orléaniste. En même temps, une troisième droite prend forme sur la nostalgie et la légende de Napoléon en combinant le principe de l'homme fort avec l'héritage social de la Révolution. A partir de 1880, on assiste à une nouvelle redistribution des cartes. Désormais, on a affaire à quatre formations de droite distinctes. Les deux premières remettent en question la République et tout ce qu'elle représente: ce sont d'une part le national-populisme qui se développe dans la filiation du boulangisme et qui rassemble à la fois le public des ligues populaires et l'électorat "des petites gens de gauche" déçus par la République des opportunistes et d'autre part l'Action française, sortie de l'affaire Dreyfus et prêchant le retour à la Monarchie. A côté de ces droites anticonstitutionnelles et violentes, Winock distingue deux autre formations: la droite conservatrice des catholiques ayant accepté les institutions républicaines et les républicains anciennement progressistes mais devenus antidreysards lors de l'affaire.
Ce schéma en trois temps, distinguant d'abord deux, puis trois et finalement quatre formations de droite est nécessairement simplificateur. Il serait en effet aisé de trouver des contre-exemples de penseurs et/ou d'homme politiques qui échappent à la classification proposée ou qui, tout au long de leur carrière, passent d'une formation droite à l'autre. Or, l'important est que le schématisme est présenté par l'auteur comme un simple outil heuristique plutôt que comme une vérité immuable et qu'il permet de rendre visible des liens de parenté et des distinctions fondamentales entre des formations discursives qui partagent certaines affinités électives malgré tout ce qui les sépare.
On pourrait illustrer l'humilité et la démarche auto-réflexive de l'historien des idées qu'est Michel Winock par d'autres exemples, mais ce n'est pas le lieu de le faire ici. Terminons sur un petit bé mol. Comme indiqué, les essais réunis dans ce recueil ont presque tous été publiés ailleurs. L'ensemble est présenté dans une suite logique cohérente, discutant les grands thèmes du débat politique français tels qu'ils se sont développés de la Révolution française à nos jours. Néanmoins, comme les essais n'ont pas été revus par l'auteur ni par son éditeur avant la publication sous forme de livre, ils se recoupent partiellement. Parfois, ceci donne lieu à des perspectives nouvelles sur un même phénomène traité auparavant. Malheureusement, il en résulte aussi une certaine répétitivité agaçante. Bien évidemment, cela ne nous empêche pas de fortement recommander ce livre à tous les passionnés de l'histoire des idées et du débat politique français. Les trois étoiles sont plus que méritées.