Le 31 décembre 1840, un homme s’embarque à New Bedford, à bord du trois mâts baleinier l’Acushnet, pour les Galapagos, via le Cap Horn. Herman Melville a vingt et un ans. À son retour, en l’espace de sept ans de somptueuse créativité, entre 1848 et 1855, il écrit une série de fictions qui font de lui le plus grand romancier américain. Mardi, Redburn, White Jacket, Moby Dick, les contes, Pierre enfin, ce sont ces textes que Jaworski patiemment scrute dans cet archipel de six essais, comme en cyclades autour d’une île centrale – le dos de la monstrueuse baleine affleurant des profondeurs. Partant du geste inaugural de la fuite, on y suit le cheminement, « l’itinérance » d’une écriture. Le glossateur ici parle à mi-voix depuis cet « entre-deux » où l’on se tient « en lisant en écrivant », s’effaçant pour laisser le texte lui-même, rhapsodie de cantos et encyclopédie vagabonde, se déployer dans l’espace dispersé de la lecture, d’autant plus intimement proche que son commentaire est lesté de tout un invisible ballast : Kafka, Blanchot, Bataille, Jabès, Bakhtine, J.-J. Mayoux, J.-P. Richard, Derrida, Deleuze, ceux qui ont construit le lieu d’où on lit, aujourd’hui, « Melville ». L’Empire, c’est le territoire clos, quadrillé, tenu dans la souveraineté d’un moi royal. Le Désert, par delà le seuil toujours fuyant, l’errance en pure perte du nomade, qui seul à la fin survit « pour raconter l’histoire ». Achab et Ismaël : deux registres de la conscience qui entretiennent une relation dialogique. Mais Achab n’existe que par le « récit » qu’Ismaël fait de son effondrement : tel est le paradoxe au cœur de ce jeu de traces qu’on appelle « écrire », où le dernier mot, The End, revient sans cesse au départ.