Cet ouvrage a été écrit par le baron d’Holbach à la fin du XVIIIème siècle. D’Holbach était lié avec les encyclopédistes, comme Diderot et d’Alembert. En plus d’ouvrages scientifiques, il s’est consacré à l’écriture de nombreux pamphlets attaquant le fanatisme et la superstition, suivant l’esprit des philosophes de cette époque. Mais cette seconde génération de philosophes s’était enhardie par rapport à ses aînés. Au lieu du timide déisme de Voltaire, agrémenté d’aimables plaisanteries et de propos badins et piquants, c’est un athéisme clair, franc, sérieux, solidement soutenu par une vaste érudition, et tendu par les buts les plus purs : la morale tient en effet une place centrale chez d’Holbach. Il ne s’agit pas de faire la promotion du libertinage, mais de dénoncer au contraire toutes les absurdités d’une religion qui, loin de constituer un frein, est plutôt un excitant qui porte à tous les débordements les sots et les enthousiastes, et va troubler la paix et la tranquillité des états et de leurs sujets par des guerres issues de querelles autour dogmes également inintelligibles.
D’une certaine manière, la réforme avait déjà porté des coups importants contre le clergé catholique, mais cela restait dans une optique fondamentaliste de retour à une religion épurée des ajouts postérieurs. Elle n’a pu empêcher ses sectateurs de se livrer à la rage et à l’ivresse de l’intolérance avec un zèle égal à ceux qui restaient fidèles à la religion de leurs pères, témoin les folies des anabaptistes de Münster. D’Holbach se propose donc ici de mener un examen de la vie et de la doctrine de Jésus sur la base des évangiles, en écartant la même foule des écrits apocryphes que ceux qui l’ont été par les différents conciles. Cette lecture attentive, effectuée sans préjugés, ne se borne pas à relever les innombrables contradictions et obscurités qui apparaissent quand on compare les différents témoignages, mais cherche à peindre le tableau le plus vraisemblable des évènements, en donnant à chaque péripétie son interprétation la plus probable, afin de ramener cette lamentable histoire à sa juste proportion.
D’Holbach porte un jugement sur Jésus qui tranche avec la déférence habituelle que l’on trouve dans nombre d’ouvrages qui lui sont consacrés. La conduite de cet homme, examinée attentivement, n’est pas toujours exempte de reproches, en particulier ces manières obscures et sibyllines de s’exprimer, de souffler le chaud et le froid, d’en imposer au peuple par des tours de bateleur, d’adapter son discours en fonction de son auditoire, de naviguer entre la pusillanimité et l’audace, enfin de vivre aux dépend des naïfs éblouis par ses contes. Mais quelque sévère que soient certaines de ses paroles, jamais elles ne dépassent les bornes de la justice pour entrer dans l’esprit de parti. Si dans la vie de tous les jours, par paresse et par dégoût, on se passe ordinairement de disputer contre les folies qui hantent les têtes des frénétiques et des passionnés, surtout lorsqu’ils sont habiles à user de chicaneries, détours et faux-fuyants tirés des écritures, il faut au moins qu’à l’écrit soient exposées les raisons sur lesquelles les esprits forts s’appuient pour résister aux séductions de la foi. Le sujet est d’importance lorsque la secte atteint des proportions et une puissance telles que par son existence, elle met en péril la paix, la prospérité et le bonheur des hommes. D’Holbach s’y acquitte à merveille dans ce petit ouvrage qui fait mouche à chaque page, par sa force et sa clarté. En sus de ces qualités, on appréciera une ironie mordante, dont le but n’est autre que fustiger la friponnerie des imposteurs et la sottise de leurs dupes. Un excellent ouvrage !