Zola s'est donné la peine de composer plusieurs recueils de nouvelles au cours de sa prolifique carrière et me voilà négligeant ses propres rapprochements au profit de cette édition de la collection "Biblio lycée" arrivée un jour dans mon casier et dans une visée publicitaire, car l'un n'empêche pas l'autre. D'ailleurs j'exècre "Biblio lycée", ses couvertures kitsch et son texte entrecoupé de dossiers pédagogiques : mais ce dernier défaut est moins grave dans le cas d'un recueil de nouvelles, puisque l'éditrice n'a pas eu le mauvais goût de les interrompre en plein milieu.
Ces nouvelles ont du coup la particularité de s'étaler sur une période de plus de vingt-cinq ans, des vaches maigres de la jeunesse aux récréations du romancier célèbre. Dans les premières, Zola, de façon évidente, se cherche et n'a jamais été moins dogmatique. "Celle qui m'aime" est une rêverie dont le premier chapitre est proche du poème en prose, et qui fait plus songer par son mélange d'idéalisme et d'ironie à Baudelaire ou à Villiers qu'à "Thérèse Raquin" qui naître bientôt. "La Cage des bêtes féroces" de façon un peu scolaire, "Le Paradis des chats" avec plus d'humour et de souplesse, comme l'animal-titre l'impose, reprennent le flambeau de la fable animalière et du conte voltairien. "Mon voisin Jacques" semble le récit le plus proche du réalisme romanesque, mais la chute de bateleur en révèle la genèse : tout est né d'un jeu de mots.
Les trois nouvelles les plus convaincantes, et les trois plus longues, sont celles de la maturité, ce qui est somme toute une bonne nouvelle (sans jeu de mots).
Je connaissais déjà "Nantas", histoire d'un ambitieux qui change d'ambition et se découvre amoureux de sa femme. Zola y montre une maestria de conteur — et notamment un sens du décor — qui révèle le romancier d'expérience. Cette virtuosité s'en donne à coeur joie dans le tour de force de "La Mort d'Olivier Bécaille", entièrement racontée de façon rétrospective par le personnage-titre, étant entendu que sa mort intervient dans les premières lignes et non pas à la fin, et sans artifice du type confession auprès de saint Pierre à la porte du paradis.
Mais le joyau, le petit chef-d'oeuvre, est "Naïs Micoulin" (dont je ne connaissais que la trahison cinématographique de Pagnol, qui est par ailleurs une bonne action puisque c'est un film de Pagnol). C'est l'histoire, en quelques dizaines de pages, d'une grande passion brisée par la médiocrité du personnage masculin qui la prend pour un amour d'été. Il n'y manque pas même une carabine un peu trop zélée. Zola vient sur les terres romanesques de Maupassant, tout en contraignant l'esthétique du confrère normand à venir sur ses terres géographique à lui. Plus de Plassans, place à Aix et à L'Estaque, sous leurs vrais noms. Les évocations de ces lieux, de ceux qui y vivent, de leur façon d'y vivre, sont éblouissantes comme les miroitements d'un tableau impressionniste. La profondeur des sentiments de l'héroïne s'exprime de façon géniale par une ellipse narrative magnifique : le dénouement reste d'une étonnante ambiguïté, le lecteur est tenté par une interprétation sans pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit d'assuré. Dernière trace du caractère récréatif ou journalistique de ces nouvelles : quelques négligences de style, notamment au moment, culturellement essentiel, où Zola livre une fois pour toute sa recette de la bouillabaisse. (Non, je ne plaisante pas.) Mais les impuretés dans un diamant ne sont-elles pas la preuve ultime qu'il ne s'agit pas de verroterie ?