Le roman d'une vie, l'œuvre-phare de Robert Alexis. Avec L'Homme qui s'aime , Robert Alexis nous livre le destin d'un homme qui devient femme et s'affranchit de toutes les normes sociales. Il conclut ainsi magistralement le chemin qu'il avait ouvert en 2006 avec son premier roman, La Robe . Paris, début des années 1880. Au cours d'une soirée mondaine, un jeune dandy à la beauté extraordinaire fait une expérience qui le révèle à ses désirs les plus secrets. Décidé à rester fidèle à ce qu'il comprend alors de lui-même, il va faire le choix d'exister vraiment, et de (re)devenir femme.
En 2006, Robert Alexis hypnotisait de nombreux lecteurs avec un premier roman, La Robe (José Corti). Quinze ans plus tard, il apporte une conclusion à ce trouble en nous offrant son grand roman, une histoire où le désir assume son évidence, sa liberté.
Hallucinant, dérangeant, somptueux d'élégance fin de siècle. Un roman dédié à la non-dualité.
"Quand ils refusèrent d'avancer plus avant, d'un geste je les chassai et me retrouvai seul, parfaitement heureux d'être libéré de ceux qui ne partageaient pas mon rêve, car on ne pouvait plus appeler autrement le sentiment d'harmonie qui conjuguait mon être à la forêt, ma chair pour le bois des ceibos, mes doigts passés dans la fine chevelure des fougères, mon âme habitée par celle que je cherchais, devenue liane ou orchidée, changée en créature végétale, mais une créature sans limite.
Combien trouvai-je alors ridicule ma tentative d'étiqueter la nature ! C'était un peu comme si je n'avais connu de Suña que son portrait peint par un artiste maladroit. La jungle où elle vivait ne pouvait pas mieux qu'elle être réduite en parcelles annotées. Comme j'avais eu tort ! Personne ne m'avait mis en garde, à croire que les anciens savaient et qu'ils laissaient les plus jeunes découvrir au prix de mille désillusions le fabuleux secret de la vie ou, supposition pathétique, qu'ils n'avaient rien compris à ce que je sentais, moi, prisonnier d'une forêt où l'on devait apprendre à glisser son âme dans le seul vêtement à sa taille : un vertigineux infini un délicieux inconnu.
L'instinct ! C'est lui qui me guidait à travers le néant sylvestre, bien que je manquasse bientôt cruellement de quoi boire et manger. Mais cherchais-je encore à survivre ? Il fallait se fondre dans le tout, comme le cadavre d'une bête au bord de la rivière est absorbé par le limon. Il fallait surtout ne plus croire en rien, c'était là le plus difficile car on risque l'ennui, l'indifférence ou le désespoir, dieux que les Grecs avaient déjà groupés en triade maléfique. Mais ces dieux n'inscrivaient pas mieux dans leur silence ce que l'optimisme clamait à tue-tête dans l'opéra donné aux Européens. Il n'y avait rien à savoir, rien à espérer. Il n'y avait pas non plus à redouter le contraire des vertus qui avaient bâti notre morale. L'univers était aussi vide que la jungle était bruissante d'êtres, d'un vide dont on devait interroger le sens mystérieux tout comme l'être bavard de la vie devait être placé au rang des illusions.
J'étais là, presque nu, mes restes de vêtements déchirés aux épines, dans cette brèche que mon esprit avait permis de gagner, allongé sans force sur un lit d'herbes, heureux de m'être débarassé de tout, satisfait de la mort que je sentais me prendre peu à peu. Qui aurait pu me sauver ? J'aborderais enfin la seule connaissance possible, retour de l'absolu vers l'absolu, retour ! Retour ! Vers le centre d'où les périples de l'existence ne font que nous éloigner d'un pas."