« Sous le grand porche du centre d'addictologie où je travaille, des jeunes couverts de piercings côtoient des mères de famille. D’anciens détenus partagent une cigarette avec des hommes en costume aux cheveux bien peignés. Plusieurs langues se mêlent, toutes les corpulences, tous les genres et tous les styles. Les patients que j’accompagne vont de l’alcoolique mondain cocaïnomane à l’adepte de pornographie compulsive, en passant par le fumeur de crack du quartier Stalingrad à Paris. Dans mon cabinet, j’entends parler de plaisir, mais surtout de honte, d’anxiété sociale, de solitude. A l’hôpital, je ne cesse d’être témoin de tentatives, parfois désespérées, pour rester vivant. » Camille Charvet est psychiatre. En s’appuyant sur l’histoire des patients qu’elle reçoit, elle montre que l'addiction ne peut plus être envisagée comme un simple désordre comportemental ou une maladie du cerveau. Recherche effrénée du plaisir, appui pour affronter la vie sociale, tentative de se supporter soi-même, médicament contre des souffrances, expérience-limite, ou paravent face à l'effondrement intérieur… l'addiction est protéiforme. Pour la comprendre, elle s’intéresse au circuit de la récompense comme à la philosophie antique, aux traumatismes de l'enfance et aux injonctions contemporaines de performance, à notre besoin de lien. « L’addiction m’est apparue non seulement comme un trouble, mais aussi comme un miroir. Un miroir de la souffrance psychique, bien sûr, mais aussi de notre époque, de ses injonctions, de ses dénis, de ses failles collectives. Elle est, peut-être, son symptôme le plus sincère. La personnalité addict, excessive, toujours trop, assoiffée et insatiable, nous parle de nous tous ».
Il est facile de porter un jugement hâtif, de dispenser des préjugés infondés tant que l’on n’est pas concerné: il est facile de penser que les fumeurs, les alcooliques, les drogués manquent de volonté pour arrêter. Il est moins aisé d’imaginer que nous ne sommes pas tous égaux face à notre vécu, à nos expériences et nos ressentis. Pour agir, il faut être conscient des raisons pour lesquelles on est addict. Celles-ci sont plurielles et souvent masquées par le déni. Cet essai écrit par une psychiatre en addictologie explore le sujet sous ses différentes facettes.
Camille Charvet livre son témoignage en se basant sur le vécu des patients qu’elle rencontre. L’addiction longtemps considérée comme un trouble du comportement ou une maladie mentale, est désormais envisagée sous d’autres angles. Elle est une contradiction: une plénitude irrésistible et son danger. L’explication apportée par les neurosciences est que l’on bascule vers la dépendance lorsque le cerveau ne consomme plus pour obtenir du plaisir mais pour éviter la souffrance liée au manque. Toutefois entrent également en jeu les profils psychologiques des patients, et ceux-ci sont très diverses. Ainsi les addictions sont protéiformes : elles surgissent pour supporter la douleur physique, pour faire face à l’effondrement intérieur, pour expérimenter ses limites ou faire face à ses traumas. Les « chercheurs de sensation » peuvent être intolérants à l’ennui, ou rechercher un anésthésiant relationnel. Les conduites addictives trouvent leurs sources dans la quête du plaisir, en compensation d’une anxiété sociale profonde. L’addiction est intimement liée à la rencontre de l’autre et on sait que tout se passe dans l’enfance. Il est important de trouver la source de l’anxiété sociale, de cette peur d’être jugé par les autres. Il est essentiel de prévenir le harcélement en milieu scolaire, de dépister les violences intrafamilliales et les violences sexuelles durant l’enfance. Rappelons qu’il s’agit d’une des préconisations de la Ciivise.
« L’addiction m’est apparue non seulement comme un trouble, mais aussi comme un miroir. Un miroir de la souffrance psychique, bien sûr, mais aussi de notre époque, de ses injonctions, de ses dénis, de ses failles collectives. Elle est, peut-être, son symptôme le plus sincère. La personnalité addict, excessive, toujours trop, assoiffée et insatiable, nous parle de nous tous ».
La tyrannie de l’immédiat induite par le numérique est une addiction: désormais les mineurs passent environ quatre heures par jour devant un écran, et leur moyenne d’âge ne cesse de baisser. Nous sommes devenus intolérants à la frustration, nous allons vers une société où les limites n’existent plus, et Internet est devenu ce far west du no limit. Les cas évoqués par l’autrice sont touchants, ils font échos en nous comme témoins de la société malade dans laquelle nous vivons.
Camille Charvet exerce dans un CSAPA (Centres de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) : les soins y sont gratuits, couvrant tous les aspects de la prise en charge (hébergement, soins médicaux, bilan, etc.). Cet essai est extrêmement intéressant et instructif, porte à réfléchir sur le monde qui nous entoure. Une réflexion qui me vient décidemment très souvent : si la santé mentale était prise en charge dès l’enfance, ciment de nos vies adultes, tant d’errances pourraient être évitées, et tant de souffrances épargnées. Merci aux Editions Grasset via Netgalley pour cette lecture.
Camille Charvet est psychiatre spécialisée en addictologie et exerce dans le lieu mythique de sa discipline, là où le professeur Olievenstein y a créé sa première consultation. Les assoiffés est à la fois le récit de sa formation, un essai faisant le point sur les avancées thérapeutiques de ces maladies mais également le retour d’une multitude de rencontres montrant la polysémie de l’addiction. De l’herbe à l’alcoolisme, en passant par le sexe et toutes sortes de médicaments, sans oublier le protoxyde d’azote, l’addiction consomme multiple mais semble d’une constance indéniable : elle recouvre le besoin de pouvoir faire lorsque l’on ne le peut pas. Faire la fête alors qu’on a peur des autres. Se montrer à l’aise alors qu’on est pétrifié par l’autre. Être enjoué alors qu’un pessimiste noir envahit votre vision. Bref le produit vient combler un manque, souvent si bien caché et enfoui, qu’il peut nécessiter un accompagnement « serré » de la part d’un professionnel. Camille Charvet, avec Les assoiffés, propose une analyse sérieuse de l’addiction, établie sur une expérience conséquente. Un récit vivant sur le soin apporté à un phénomène de société qui ne cesse de se développer. Je recommande ! Chronique entière et illustrée ici https://vagabondageautourdesoi.com/20...
« Mais pour d'autres cliniciens, il s'agit d'un processus plus actif encore : la mise en danger extrême serait une source d'adrénaline, une manière de se sentir intensement vivant. Comme une drogue. On observe d'ailleurs parfois, après ces passages à l'acte, une curieuse amélioration transitoire de l'état psychique. Comme si, en frôlant la mort, quelque chose se réactivait. C'est ce que souligne Pierre-Henri Castel lorsqu'il évoque des renaissances narcissiques, des « initiations solitaires » dont l'enjeu est rien moins que la réinvention de soi. Le mécanisme est paradoxal : défier la mort pour mieux s'en sentir séparé. Comme si la tentative de suicide à répétition fonctionnait comme une drogue ordalique, une puissante sécrétion d'adrénaline permettant ensuite un soulagement. La tentative de suicide devient une façon très directe de défier la mort. Marc Valleur parlait du « curieux baptême, curieuse initiation solitaire qui implique pour renaître de risquer la mort, renouant avec un aspect du mythe de la naissance du héros »
J'ai énormément aimé cette lecture qui s'adresse à tout le monde, addicts ou non. L'autrice, psychiatre, parle surtout de la société dans laquelle nous vivons.