L’œuvre de Tolkien est une implacable dénonciation du pouvoir, dont les formes les plus tyranniques sont explicitement accusées d’être responsables des violences qui dévastent la Terre du Milieu et ses habitants. Pourtant, depuis quelques décennies, l’extrême droite multiplie les tentatives d’accaparement de l’univers tolkienien. En effet, stratèges et intellectuels à la solde des réactionnaires qui briguent le pouvoir, ou qui l’ont déjà pris, tentent de combler un vide culturel. Pour ce faire, ils ne trouvent rien de mieux que d’essayer de s’approprier une œuvre populaire, certes, mais qui défend l’exact opposé de ce que prône leur idéologie.
Livre plutôt faible. L’auteur cite beaucoup d’articles de journaux pour en arriver à ses conclusions, mais elles sont toujours hâtives, peu combatives et peu documentés. Le livre aurait gagné en profondeur s’il avait puisé dans des courants philosophiques et adopté un regard plus sociologique que personnel. Au final, c’est beaucoup de mots pour dire « l’extrême-droite s’approprie la pensée de tolkien, mais il était full écologiste car il aimait la campagne ».
Dire de Tolkien qu’il fut un catholique traditionaliste ou un conservateur réactionnaire passe encore, qu’il soit mis à contribution du "combat civilisationnel" de Mathieu Bock-Côté et que sa mythologie soit déployée pour la "régénération" d’un peuple luttant contre des salves de migrants venus nous "grand remplacer", beaucoup moins. Faire du Vous ne passerez pas! le contre-pied xénophobe du No pasaràn! est une tentative maline, et maligne, de récupération de l’œuvre de Tolkien par l’extrême droite mais vaine pour tout lecteur honnête. Comment un milliardaire comme Peter Thiel nommant ses sociétés Palantir Technologies ou Lembas Capital n’a pas senti l’aversion profonde de Tolkien pour les sociétés ultra technologiques et industrialisées pourtant omniprésente dans son œuvre ? Si Tolkien dément toute lecture allégorique du Seigneur des Anneaux, il admet aussi qu’un auteur "ne peut rester totalement insensible à sa propre expérience". Ainsi, la mémoire de l’industrialisation de Sarehole, son village d’enfance, l’a profondément marqué tout comme la lecture de William Morris, "père fondateur du socialisme britannique opposé à la destruction des campagnes" par le capitalisme. Non pas socialiste pour autant, Tolkien est plutôt le "héraut d’une écologie de combat". C’est la thèse défendue ici par Sébastien Fontenelle (et d’autres). La Comté constitue une "utopie champêtre" où ses habitants, les petits Hobbits à la générosité exemplaire, font l’éloge de la lenteur, les pieds nus dans le potager et une pipe bien fumante à la main. L’Idéal de ce mode de vie est incarné par Tom Bombadil, esprit libre qui n’est pas véritablement de ce monde, celui d’un capitalisme débridé, d’un asservissement de la nature pour le bien exclusif de l’homme auquel il refuse de prendre part. Être Maître du bois c’est paradoxalement renoncer à son désir de domination puisque "toutes choses qui poussent ou qui vivent dans le pays n’appartiennent qu’à eux-mêmes". C’est ainsi le seul personnage à ne pouvoir être corrompu par l’Anneau unique. À ceux qui questionnent "l’énigme" de sa présence dans le récit, Tolkien répond que son maintien tient au fait qu’il "possède une certaine fonction". Le premier tome du SdA a toujours été mon préféré et peut-être un petit reproche à la magnifique adaptation de Peter Jackson serait pour moi l’omission de ce personnage clé. Tom Bombadil représente une figure de l’ascétisme qui m’a toujours fasciné et qui a motivé mes études théologiques. Cependant, ce retrait du monde n’est possible seulement parce que les forces du Bien luttent conjointement contre Sauron pour la défense de l'intégrité de la Terre du Milieu. Ce combat doit être mené par tous, aussi bien les Ents de la forêt de Fangorn que les nains des Monts Brumeux. Si dans notre réalité capitaliste, la nature ne peut pas ravager elle-même l’Isengard corrompu, il nous reste la solidarité des peuples contre l’ennemi commun, le Mordor qui veut imposer son totalitarisme et son industrialisme intensif basé sur l’esclavage. Et si "telle est la vie moderne que le Mordor [soit déja] parmi nous", une seule vraie question demeure : Où sera le Gondor ?!?
Un court essai avec une prémisse intéressante. La réflexion reste malheureusement souvent en surface, se concentrant plus sur les lettres de Tolkien que sur son oeuvre pour essayer d'en dégager une intention antifasciste/écolo.
Si on ne convient pas forcément que Tolkien ait eu une intention claire, le livre réussi quand même à réfuter les propos de la « droite Tolkien », qui finalement semble se faire des illusions en se projetant dans l'oeuvre.