La question lui revient sans cesse : « Tu viens d’où ? » Maïram Guissé a pris l’habitude de répondre « de Normandie ». Un flottement. Surprise à peine déguisée : on attend qu’elle évoque ses origines sénégalaises, qu’elle justifie la couleur de sa peau et sa présence en France. Alors, à sa fille, Maïram Guissé veut dire ici qui elle est. Enfant et adolescente, elle cherche celles qui lui ressemblent à la télévision, au cinéma, dans les livres. Où sont les personnages noirs, et plus précisément, les filles et femmes noires ou métisses ? Où parle-t-on de celles qu’elle croise et côtoie au quotidien, à Canteleu, à Lille, ou en région parisienne ? Quelles sont leurs histoires ? Dans Sous nos peaux, Maïram Guissé part à la rencontre de femmes noires de son entourage. Elle les dépeint dans leur ordinaire et leur intimité. Accueille en complice leurs confidences et partage ses propres souvenirs. Un chien dressé pour « choper les négros », des filles en bande qui dansent la nuit au Coconuts, son arrivée, seule journaliste noire, dans un grand quotidien… Elle retrace des itinéraires empreints d’espoir, parfois chaotiques, dans une école qui exclut, au travail ou sur une plage de Deauville, quand le racisme ne se censure pas. Maïram Guissé se livre ici à une enquête subjective. À partir de l’expérience partagée des corps et des peaux noires, elle explore avec délicatesse l’amitié féminine.
J’ai découvert ce livre lors du Book Club de la Maison des Mondes Africains (MansA, Paris) et comme la journaliste Christelle Murhula l’a dit lors de l’échange : lisez-le !
Lire Sous nos peaux, ce n’est pas découvrir le r@cisme en France. Ce n’est pas apprendre que les femmes noires existent.
C’est mettre des mots sur un constat partagé : Le manque de représentativité des femmes noires dans toutes les sphères de la société — médiatique, culturelle, professionnelle, politique.
À travers huit portraits de femmes noires et métisses, Maïram Cuisse raconte l’ordinaire de nos vies. Et cet ordinaire mérite d’être raconté. Le travail, la santé, la maternité, le corps, l’esprit, les déplacements imposés, les micro-violences, le colorisme, les héritages coloniaux encore à l’œuvre.
Cette lecture m’a rappelé que l’attente est vaine. La France ne veut pas nous mettre en lumière. La société n’a pas changé, le r@cisme non plus : il s’est transformé, normalisé, parfois rendu acceptable, surtout quand on regarde la montée de l’extrême droite.
Alors la représentativité, il faut aller la chercher nous-mêmes. Dans les femmes de nos vies. Dans les livres. Dans les voix qui écrivent, racontent, transmettent.
Lire, ici, devient un acte politique. Un acte de mémoire. Un acte de sororité.
Dès les premières pages, j'ai été portée par la plume de Maïram Guissé. Ce premier chapitre s'adresse directement à sa fille. L'utilisation de la seconde personne y est audacieuse, car rare, mais permet de rentrer tout naturellement dans l'intimité de ce(s) récit(s). Elle nous ordonne immédiatement une position d'écoute attentive, nécessaire pour recevoir ces témoignages. On ressent immédiatement la tendresse qui lie ces femmes et l'espoir qu'elle transmet, mais aussi le poids des expériences individuelles et collectives qui pèse sur les femmes noires en France. Sous nos peaux est une lecture extrêmement fluide. Maïram Guissé est une narratrice de talent et expérimentée, on le comprend très vite et on se laisse très naturellement voguer sur ses mots sans jamais questionner le rythme ou l'alternence entre dialogues et passages plus narratifs. Le livre est bien construit et sait quand faire une place plus explicative au lectorat, quand créer une bulle pour les échanges entre l'autrice et ses proches. Elle allie avec tout autant de justesse l'émotion et le factuel, ce qui nous permet de très bien comprendre comment et quand les récits individuels reflètent une réalité universelle. J'ai beaucoup admiré la douceur de cet ouvrage. Maïram Guissé a su merveilleusement transmettre son amour pour toutes les femmes présentées ici -et par extension leurs familles respectives. Le terme de sororité est souvent mal ou surexploité, mais ici c'est immédiatement ce qui me vient à l'esprit quand je repense au respect et à la chaleur qui transparait de ces échanges. C'est une douceur qui n'est pas mièvre, qui n'est pas faible. Au contraire, elle témoigne d'une telle force et d'une telle patience, elle souffle. Mon seul reproche? J'aurais pu lire 300, 600 pages de plus!