On a dans tous les temps négligé l'éducation des filles. L'on a d'attention que pour les hommes; & comme si les femmes étaient une espèce à part, on les abandonne à elles-mêmes, sans secours, sans penser qu'elles composent la moitié du monde; qu'on est uni à elles nécessairement par les alliances; qu'elles font le bonheur ou le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir raisonnables; que c'est par elles que les maisons s'élèvent ou se détruisent; que l'éducation leur est confiée dans la première jeunesse, temps où les impressions se font plus vives & plus profondes.
Le Discours sur la suppression des couvens de religieuses et sur l'éducation publique des femmes est un essai politique écrit par Stéphanie Félicité Ducrest de St-Aubin, comtesse de Genlis, soit Madame Brûlart (1747-1830), une noble française, jacobine, catholique, passionnément engagée dans la première révolution, et une femme distinguée par Napoléon sous l’Empire. Elle fut musicienne, écrivain, et surtout passionnée par l’éducation, puisqu’elle fut l’institutrice de Louis-Philippe, qui devint roi des français en 1830, à sa mort. Il est question de cet ouvrage de la question de l’éducation, et en particulier de l’éducation des filles, alors que de grands bouleversements sont à l’œuvre au début de la révolution pour desserrer l’emprise de l’église catholique sur cette prérogative.
Ses idées sur l’éducation ont été fortement influencées par Jean-Jacques Rousseau, pour lequel elle affiche une vive estime pour la partie de son œuvre qui traite de cette matière, son jugement étant plus réservée quant au reste de ses idées. J’ai été intéressé par son point de vue sur l’auteur sur lequel elle s’attarde longuement dans la préface, car elle se défend d’attaques portées contre elle sur cette question. C’est que Mme de Genlis prend toujours une posture contre les philosophes et pour la religion catholique, reprochant aux premiers leurs impiétés et la corruption des mœurs. Elle vomit donc Voltaire et d’Holbach, mais pour Rousseau, elle prend ce qui lui plait dans son œuvre, en particulier l’Émile ou de l'éducation, rejetant ce qu’elle désapprouve, en particulier Julie ou La nouvelle Héloïse, qui présente le portrait invraisemblable d’un athée vertueux. Elle partage donc l’idée suivant laquelle il faut développer les capacités des enfants suivant la nature, et donc comme elle assigne une position naturelle aux femmes par rapport aux hommes, elle pense qu’elles doivent recevoir une éducation adaptée à ce à quoi la nature les a destinées : une position subalterne certes, mais néanmoins à même d’élever correctement des enfants. C’est une position qui n’est pas si éloignée de celle de Luis Vivés (L'éducation de la femme chrétienne), quatre siècles avant.
Sur la question des couvents, dont les abus avaient été fortement critiqués, entre autre par Diderot dans sa Religieuse, elle apporte une vision mitigée : d’un côté elle reconnaît les caractère despotique et étouffant du règne des abbesses sur leurs subordonnées, qui tend à recréer un esprit courtisan et toutes les petites mesquineries de caractère qui vont avec, mais d’un autre elle rejette ce qu’elle ressent comme des critiques outrées contre la religion, et qu’elle veut atténuer en les présentant comme des calomnies. C’est que, lorsqu’on lit ses Mémoires, elle a eu des expériences plutôt heureuses de son passage temporaire dans un couvent, lors de sa jeunesse. Elle raconte ainsi dans ses mémoires toutes les sottises et les farces dont elle accablait les religieuses, lesquelles avaient la longanimité de souffrir ses impertinences avec patience et en lui faisant bon visage. Je me demande quand même si ces bonnes sœurs qui lui avaient fait une si bonne impression dans sa jeunesse auraient ri d’aussi bon cœur si elle n’avait été l’une des plus grande noble du royaume.
Dans une autre partie de son ouvrage, elle fait un éloge vif de l’éducation Anglaise telle qu’elle est prodiguée à Oxford : frapper les enfants pour les faire mieux apprendre, quelle bonne idée ! Ceux qui sont sujet à ces délicatesses sont en réalité distingués, d’après elle, par la faveur particulière de leurs maîtres : ils leurs font sentir par ce traitement barbare et gothique qu’ils sont capable de mieux faire, et en les rossant à plaisir, ces coquins auront bientôt une plus grande ardeur au travail. Elle note quand même que la noblesse anglaise préfère généralement envoyer ses filles dans des couvents français. L’herbe est souvent plus verte ailleurs.
Au final, c’est un ouvrage très intéressant d’un point de vue historique. On peut se féliciter qu'une femme ait pu ainsi prendre part au débat public et se faire entendre sur la très importante question de l'éducation des femmes, même si ses idées restent, à mon avis, très en deçà des ambitions d’autres de ses contemporains, comme celles par exemple que le marquis de Condorcet expose dans ses Cinq mémoires sur l'instruction publique, ou d'Olympe de Gouges.