L'imposteur est aujourd'hui dans nos sociétés comme un poisson dans l'eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l'apparence et à la réputation plutôt qu'au travail et à la probité, préférer l'audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l'opportunisme de l'opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l'art de l'illusion plutôt que s'émanciper par la pensée critique, s'abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l'amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l'imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs. L'imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l'opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes. L'imposteur vit à crédit, au crédit de l'Autre. Soeur siamoise du conformisme, l'imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l'hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l'enfer d'un monde qui tourne à vide. Seules l'ambition de la culture et l'audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l'avenir.
Je voulais lire ce livre à la suite du visionnage de la conférence de Roland Gori "La fabrique des imposteurs" que j'avais regardée via France Culture. Cette conférence m'avait énormément apaisé par la mise en mots de mes ressentis, de mes inquiétudes, d'un certain malaise et puis de "pré-idées" que j'avais sur pourquoi la société actuelle ne fonctionne pas (société du paraître, de l'avoir). Le livre tient toutes ses promesses, ouvre d'autres champs de réflexion. Comment les normes réduisent notre liberté et nos possibilités de penser, individuellement et collectivement. Comment le capitalisme abuse de ces normes pour soumettre la politique à la finance de marché. J'aime beaucoup piocher dans les romans et les poèmes des inspirations et des soutiens pour la vie quotidienne, mais alors là on est sur tout autre chose ! Comment la psychanalyse te montre que le capitalisme ça peut plus durer, franchement je pensais pas lire ça un jour. Je dis ça de manière bien trop simpliste, mais en prenant chaque parcelle du problème actuel (bullshit job ? souffrance au travail ? inégalités ? Trump ? non ?) Roland Gori nous donne des pistes de réflexion pour comprendre d'où vient le problème et ce qui le renforce. C'est un livre d'auto-défense mentale presque. Comment débusquer le sophisme contemporain. C'est très pragmatique, il ne part pas dans des concepts incompréhensibles, en même temps c'est érudit et il s'appuie sur des tas d'autres auteurs / autrices qui m'ont l'air passionnant.e.s également. Et comment trouver de l'espace : par le collectif, par le rêve, par la découverte...