En ce moment, je m’intéresse aux parcours et aux écrits de femmes pendant la Révolution française, qu’elles soient fidèles à la cause du roi, pauvres courtisanes ou ferventes républicaines (au passage, merci au roman d’Alexandre Dumas, "Le Chevalier de Maison Rouge", qui m’a fait m’interroger sur la place des femmes durant la Terreur, ainsi qu’aux portraits des "Guillotinées" de l’historienne Cécile Berly). La plupart d’entre elles sont malheureusement montées sur l’échafaud, mais certaines ont eu la chance d’y échapper. Parmi celles que la Destinée a voulu présenter au XIXe siècle naissant, figure Mme de Staël.
Jusque-là, je la connaissais peu. Je l’avais déjà rencontrée une fois ou deux au cours de mes études littéraires mais jamais en profondeur. Il a fallu que le Père Noël me mette "Dix années d’exil" entre les mains pour que Germaine de Staël devienne ma nouvelle amie.
Ce livre est constitué d’une partie de ses mémoires ; tout comme ses œuvres complètes, elle en confie la publication à son fils Auguste (ce dernier s’en chargera en 1820-1821, soit trois ans après sa mort).
Mme de Staël eut une vie tumultueuse, presque romanesque, jalonnée de drames et de passions, tant amoureuses que littéraires et politiques. Ici, il n’est point question d’amour, si ce n’est celui de la patrie, du bien commun et des causes humanistes. Dès le début de l’ouvrage, Germaine adopte le ton du témoignage ; si elle parle d’elle et de ses malheurs, ce n’est pas par égocentrisme ou narcissisme geignard, mais bien parce qu’elle associe les tristes événements de sa vie à ceux de l’Histoire, malmenés eux aussi par Napoléon Ier.
L’animosité entre ces deux fortes têtes est présente depuis le début du Consulat. Mme de Staël n’est pas dupe des visées expansionnistes et despotiques du futur Empereur. Quant à Bonaparte, il se méfie de cette femme lettrée et perspicace, élevée aux idées libérales des Lumières, à la conversation brillante, et dont les salons ne désemplissent pas. Dès lors, le général corse n’aura de cesse de persécuter celle qu’il désigne à Fouché, son ministre de la police, comme une « méchante intrigante », « une catin » (lettres des 18 et 19 avril 1807). Après l’avoir éloignée de Paris, il multipliera les campagnes de calomnies à son encontre, la placera sous surveillance et fera en sorte qu’elle ne quitte plus son château de Coppet, en Suisse.
Mais c’est sans compter le courage et la persévérance de l’écrivaine engagée. S’efforçant de passer outre la terreur que lui inspire l’Empereur, elle réussit à fuir pour s’exiler vers la Russie, puis vers l’Europe du Nord. Tout au long de son trajet, elle brosse un portrait au vitriol de Bonaparte, quitte à parfois se répéter dans la caricature ou le sarcasme. Malgré tout, Germaine reste une femme solaire, ouverte au dialogue, qui tâche de voir dans son exil forcé une occasion pour apprendre et découvrir.
Son attachement aux valeurs, à la culture et à l’humanité, force en effet l’admiration et le respect. Jamais elle n’a dévié de ses idées, jamais elle n’a voulu ployer le genou devant la toute-puissance napoléonienne, bien qu’une bonne partie de l’Europe vive sous le joug de Napoléon Ier, entre courbettes et bains de sang. Forcément, impossible ici de ne pas penser à Victor Hugo, lui aussi écrivain romantique, lui aussi exilé quelque cinquante ans plus tard, après le coup d’état de Napoléon III.
Deux générations : deux plumes incisives contre deux empereurs.
L’une est connue, l’autre mériterait de l’être davantage.