Elisabeth Chamontin's Reviews > Invisible

Invisible by Paul Auster
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Apr 05, 10


Invisible est un livre que l'on a envie de relire. On l'a lu une première fois comme un thriller ou, comme disent les Américains, un page turner. On s'est passionné pour le mystère de ce meurtre qui n'en est peut-être pas un, (en est-il un ?), pour ces amours incestueuses qui n'ont peut-être jamais existé, (ont-elles existé ?), pour l'atmosphère de mélancolie romantique qui imprègne le personnage de Walker, le gentil, et pour le mystère malsain qui flotte autour du personnage de Born, le méchant.

Et puis on se demande : mais pourquoi ce titre, Invisible ? On voudrait avoir l'original pour vérifier des phrases comme « Born savait où j'étais né » (page 45) qui doivent faire tilt en anglais. On sait, pour être une vieille lectrice d'Auster, que les noms des personnages ne sont jamais choisis au hasard. Alors on relit, on pointe par exemple les occurrences du mot Invisible. La première apparaît dès la page 11, dans la description de Rudolf Born « un visage qui deviendrait invisible dans n'importe quelle foule », la seconde un peu après, page 20 : « cet invisible chaudron d'estime de soi et d'ambition qui frémit et bouillonne au fond de chacun d'entre nous », et surtout la troisième, page 88 : « en parlant de moi-même à la première personne je m'étais étouffé, rendu invisible, je m'étais mis dans l'impossibilité de trouver ce que je cherchais. Il fallait que je me sépare de moi-même », passage dans lequel Auster nous donne en quelque sorte une des clés du livre ou plutôt de son écriture.

On réalise que le personnage d'Adam Walker, jeune poète naïf et pur, est assez inconsistant dans la première partie du roman, écrite à la première personne, et qu'il prend un peu plus d'épaisseur dans la seconde — celle des amours incestueuses — écrite à la deuxième personne. Adam Walker, c'est l'homme qui marche. Reprocher à Paul Auster, comme l'a fait le critique du New Yorker dans cet article, de ne pas avoir donné assez d’étoffe à ce personnage est aussi ridicule que de reprocher à Giacometti de ne pas avoir assez rembourré les siens. Pour le même critique James Wood, la seconde partie est la meilleure des quatre. C'est ne pas avoir compris que les quatre n'en font qu'une, comme les quatre saisons de la vie d'un homme, celle de l'auteur par exemple, « chaque homme étant l'auteur de sa propre vie » (Moon Palace).

Les similitudes entre la biographie d'Adam Walker — au prénom de 4 lettres et au nom de 6 lettres comme ceux de Paul Auster — et celle de l'auteur sont trop nombreuses pour être toutes énumérées (âge, situation par rapport à la guerre du Vietnam, voyage à Paris, traductions...). Il s'agit bien évidemment d'un de ses nombreux avatars, comme l'est aussi Born le malsain (au nom de 4 lettres et au prénom de 6), le Caïn de cet Abel d'Adam Walker sans lequel ce dernier ne pourrait exister, Born le guerrier opposé au poète mais qui ne fait qu'un avec lui en la personne de Bertran de Born, le troubadour évoqué dès la première page du roman, ou encore Born le démon tentateur qui séduit l'ange par l'argent, le sexe et la violence : Milton et Paradise Lost sont longuement évoqués page 99, et on lit page 78 « le clan Walker tout entier avait reçu au berceau des gênes d'ange».

Born n'est « né » que parce Walker meurt en lui donnant naissance, il lui a donné sa substance, son sang (c'est de leucémie que se meurt Walker). Walker, « né stérile » (encore une expression ambiguë qu'on aimerait bien lire en anglais) n'enfante que les personnages de son histoire : « plus je parlais avec eux [Born et Margot:] plus ils me semblaient devenir irréels — comme s'ils avaient été des personnages imaginaires dans une histoire qui se serait passée dans ma tête » nous est-il dit dès la page 17 et, un peu plus loin page 18, Born déclare : « un jour vous vous trouverez en train d'écrire ma biographie. Je le garantis. » Mais après la troisième partie, l'automne à Paris pendant lequel Adam Walker connaît l'échec, et après sa mort quarante ans de désert littéraire plus tard, c'est son amie Cécile Juin (tiens, encore 6 et 4) qui la poursuit, cette biographie, et avec quel terrifiant contenu.

Le roman prend fin sur une scène inattendue et saisissante, mais récurrente chez Auster, liée je crois à un souvenir d'enfance, celle de gens cassant des pierres dans une carrière, et qui me semble elle aussi être une métaphore de l'écriture. Le blanc — Born est toujours habillé de blanc — étant chez Auster un symbole néfaste. Les pierres sont blanches comme la page (blanc et pierre sont des mots très proches en hébreu, le récit de la tour de Babel joue d'ailleurs sur ces mots).
Je cite ici un extrait d'un de ses poèmes, datant de 1970 :
Picks jot the quarry—eroded marks
That could not cipher the message,
The quarrel unleashed its alphabet,
And the stones, girded by abuse,
Have memorized the defeat

Qui a écrit finalement ce roman ? se demande la plupart des critiques. Adam Walker ? Son ami Jim auquel il a confié le manuscrit ? Cécile Juin ? Born lui-même ? Paul Auster s'est appliqué comme chaque fois à se séparer de lui-même. À nous lecteurs de recoller les morceaux pour le rendre un peu moins invisible et déchiffrer, peut-être, le message.
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