Yann's Reviews > Critique de la raison pure

Critique de la raison pure by Immanuel Kant
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Apr 03, 2012

it was amazing
bookshelves: lumières, philosophie, germanie
Read from August 21, 2011 to April 01, 2012

Un renard affamé, voyant des grappes de raisin pendre à une treille, voulut les attraper ; mais ne pouvant y parvenir, il s’éloigna en se disant à lui-même : « ils sont trop verts ». Pareillement, certains hommes, ne pouvant mener à bien leurs affaires en raison de leurs capacités en accusent les circonstances.

J’ai été longtemps comme le renard d’Esope, vis-à-vis de la Critique de la Raison Pure de Kant, principalement rebuté par l’obscurité du texte lorsqu’il m’arrivait de le feuilleter.

En effet, la lecture de Kant est difficile et exigeante pour le lecteur : à l’inverse des philosophes anglais qui mettent tout en œuvre pour rendre clair et évidentes leurs idées, en recourant au définitions, au langage commun et aux exemples, Kant évite les définitions, utilise un jargon particulier, et a très peu recours aux exemples : c’est un parti pris annoncé dès l’introduction, de vouloir rebuter le vulgaire et forcer le lecteur à la réflexion. D’un côté, je regrette ce parti pris, car il rend l’auteur suspect de vouloir couvrir de fumée des sophismes, de flatter ce qui serait une élite de lecteurs qui aurait fait l’effort de le suivre (et on aime mieux ce qui nous a couté de la peine), mais d’un autre côté, force est d’admettre que Kant ne choisis son vocabulaire qu’avec de bonnes raisons, en se rapprochant du grec et du latin. Par exemple, en grec, le verbe moyen αἰσθάνομαι signifie percevoir par les sens, mais aussi comprendre et apprendre : il a donné l’adjectif esthétique en français (und ästhetik auf Deutsch), qui est associé à l’idée de beauté. Pour Kant, qui se rapproche du sens grec original, il désigne les formes qui permettent « a priori » de percevoir les sensations : l’espace et le temps. L’étude des langues mortes et le goût de l’étymologie a été d’un grand secours. Un autre avantage que j’ai tiré de cette lecture est qu’elle m’a forcé à combler mes lacunes, en allant chercher systématiquement chercher dans les auteurs cités si leurs idées n’étaient pas trahies ou présentées de manière partielles : j’ai donc relu le Thééthète de Platon (je me suis amusé à retrouver des arguments, comme le "7+5=12". Synthétique? Non, analytique, comme tous les jugements mathématiques, qui par analyse, réduit les propositions à des identités), des passages de Locke et de Hume, le Prosologion de Anselme de Cantorbery, et découvert Victor Cousin, Leibniz et ses nouveaux essais sur l’entendement humain, et surtout Berkeley. Tout ceci a allongé ma lecture sur presque plus de neuf mois.

A l’origine, après avoir lu l’Essai sur l’Entendement Humain de Locke, et avoir été très favorablement impressionné, je n’ai pas résisté à la volonté d'éprouver au feu de la critique les vues que cet auteur m’avait fait embrasser. Comme son prédécesseur Anglais, le but de Kant dans cet ouvrage est de déterminer les limites de l’étendue des connaissances à laquelle la raison peut prétendre. D’emblée, ils diffèrent radicalement sur un point central : le rôle que joue la sensation dans l’acquisition du savoir.

Le premier point abordé par Locke est la critique des idées innées, qu’il réfute, et qui lui sert de fondement pour ne donner à l’ensemble de nos connaissances qu’une origine sensible, reprenant d’Aristote l’image de la « page blanche ». Ces sensations ne sont pas limités pour Locke à nos cinq sens naturels, mais comprennent également tout ce qu’en fait notre sens interne, toutes les combinaisons des phénomènes (du grec φαίνω, faire briller, paraître) que peuvent créer les facultés de notre entendement à partir de ces perceptions: l’attention, la mémoire, l’imagination, les passions, la vivacité, l’intelligence (Kant parle de jugements synthétiques), le discernement (Kant parle de jugements analytiques), la volonté pour citer les principales. Cette position permet à Locke de se libérer des querelles scolastiques, de rejeter les principes prétendument innés, et surtout de résoudre très élégamment la question du libre arbitre, en montrant que la proposition «la volonté est libre » n’a pas plus de sens que d’affirmer que la vertu est bleue ou carrée : le libre-arbitre n'est en rien incompatible avec le déterminisme, au contraire. Il rejette également toute la métaphysique hors du champ d’investigation possible de la raison.

Kant réfute le fait que les sensations soient l’unique source des objets qui intéressent la raison, en introduisant une distinction particulière : ce qui est « a priori » ou « pur » ou « transcendant » qualifie pour lui l’ensemble des concepts (il parle d'intuitions) que la raison renferme sans que les sensations en soient à l’origine, et « a posteriori », « non pur » et « immanent », ce qui au contraire est issu des sens. C’est le sujet de l’esthétique transcendantale. Sans conteste, c’est la partie qu’il m’a été la plus difficile à admettre, car en effet il donne pour exemple de forme « a priori » de la sensibilité, l’espace, le temps et les mathématiques. Pour ces trois exemples, il m’est impossible d’accorder à Kant qu’ils ne tirent origine de la sensibilité, mais il est tellement difficile d’abstraire tout ce que nous avons reçu par les sens (par exemple, d’où vient l’instinct ?), que l’on pourrait admettre théoriquement qu’il pourrait y avoir de tels concepts : cela ne gêne pas pour suivre la suite de son raisonnement, car comme un coup de théâtre, il établit finalement que cette esthétique transcendantale ne nous est d'aucune aide pour comprendre le monde, sans l'aide des phénomènes, tout en étant indispensable. Mince !

Kant introduit ensuite ce que Locke nommait relations, un effet de l’intelligence, faculté de lier les concepts. Les nommant catégories pures, il les rejette hors des notions déduites de l’expérience sensible dans partie traitant de l’analytique transcendantale. J’aurais tendance à considérer ces catégories comme inhérentes à la faculté de l’entendement nommée intelligence (capacité à lier des concepts par des relations/catégories), mais ce n’est peut-être qu’une querelle de mot, et il n’empêche pas de suivre Kant dans le chemin qu’il trace. Il semble que tout ceci a été établi pour résoudre les conséquences apparemment inacceptables pour Kant du scepticisme de Hume, qu'il juge issu de l'empirisme de Locke. (note 1 p.106). Pour objection, les jugements mathématiques sont analytiques, et non synthétiques, et les théories scientifiques physiques évoluent régulièrement : ce n'est pas un drame. Il construit néanmoins une belle théorie pour résoudre cette difficulté.

J'ai été touché par l'idéal de Kant de liberté, de tolérance qui professe à l'égard des différentes théories que l'esprit peut conjecturer, pour expliquer ce qui ne peut l'être, dans ses Antinomies. Quelle autre attitude adopter ? Ceux qui ne se rallient pas à nos opinions blessent notre amour-propre, mais ce dernier est soulagé si au fond, nous nous considérons comme aussi ignorant qu'eux. J'ai aussi aimé son agnosticisme raisonnable, et son ingénieux recours au pragmatisme pour décider d'adopter tel ou tel doctrine. Une belle idée, qui veut établir la paix entre les écoles, mais il s'en faut de beaucoup qu'il soit entendu et suivi.

C’est Victor Cousin, fondateur de l’enseignement philosophique en France, et d’un courant nommé éclectisme qui a popularisé la pensée de Kant. Son cours reprend l’histoire de philosophie de Kant : idéalisme, empirisme, scepticisme, auquel il adjoint le mysticisme comme dernier moment d’un cycle qui se répète dans toutes les civilisations : un peu comme le cycle des gouvernements exposé par Hérodote dans son Enquête : Aristocratie, Démocratie, Royauté. Je suis un peu gêné par cette approche qui conduit, selon mon sentiment, à un relativisme spécieux, et à relire les productions philosophiques passées de manière à les distribuer systématiquement dans des « cases ». Autorise-t-elle à attribuer à telle ou telle doctrine le qualificatif infamant pour les philosophes de "dogmatique" ? Lequel ne l'est pas ? Il faut bien adopter des hypothèses, affirmer quelque chose ou bien se taire.

Au final, Kant propose une théorie ingénieuse, qui quoique reposant sur des principes fort discutables, possède une grande cohérence. La hauteur de ses vues, sa rigueur, son acribie, son honnête probité, la beauté de ses objectifs, la masse de travail intellectuelle accomplie force le respect et même l'admiration, quoique je regrette son parti pris de trop serrer ses raisonnements au point de les rendre souvent obscurs. Sa lecture est très stimulante; elle requiert de l'attention et force le lecteur à penser, chercher les sources citées, vérifier le sens et l'étymologie des mots (substance, concept, idée, jugement, etc...), juger, et c'est un passe temps très agréable de stimuler son esprit en sa compagnie.
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Reading Progress

08/22 page 20
3.0%
08/26 page 82
14.0% "5 + 7 = 12 pour illustrer un jugement synthétique a priori. Je savais bien que j'avais vu ça quelque part (Platon, Théétète, 196a), où partout dans ce passage, il est question de τὴν αἴσθησιν, d'où Kant définit son esthétique. Ça me donne envie de le relire!"
03/18 page 320
55.0% "Je me régale! :)"
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message 1: by Elypse451 (new) - added it

Elypse451 Heu... tout en entier et dans l'ordre ? *_*


Yann Oui, si je peux : je vois que je peine déjà à finir le Capital. J'ai sauté la préface de Ch.Serrus, qui est parfaitement illisible, mais la préface de Kant de la première édition est très instructive car il donne ses motivations : renverser le livre de que j'admire le plus de l'auteur que j'admire le plus, l'enquête sur l'entendement humain de Locke, qu’il cite précisément. Autant dire que je suis piqué au vif ! D'autant que ce que j'ai lu dans la préface de la première édition de Kant me fait bondir: la métaphysique, affirme-t-il, est une reine déchue à qui il faut rendre sa couronne, elle se lamente comme Hécube d’être si injustement méprisée (qu’elle se transforme en bête féroce, tant qu’elle y est). Et puis, continue-t-il, le livre de Locke était trop populaire, et s’étendait trop dans les détails, empêchant d’avoir une vue d’ensemble dérivant d’un principe unique: il faut que les choses soit plus serrées, et tant pis si elles sont plus obscures, je n’écris pas pour le tout-venant (tout à fait dans l'esprit de Baltasar Gracian!!). D’abord la critique est plus épaisse que l’enquête d’une centaine de pages, et cette dernière m’avait déjà couté de la peine, mais rendu beaucoup. Ensuite, il essaie d'attirer le lecteur à ses vues par la menace de n’être qu’un sot s’il ne les comprend pas, et lui fait miroiter le plaisir de se casser la tête pour décrypter ses énigmes, ce qui incite à la circonspection. Ces considérations disparaissent dans la préface de la seconde édition où plus classiquement, il associe les progrès de la sciences des XVIème et XVIIème à l'utilisation de la métaphysique dans les sciences expérimentales, mais là de telles interprétations me font bouillir! La métaphysique d'Aristote m'avait écœurée avec les mêmes prétentions à subordonner les succès des mathématiques, pour s’arroger le titre de reine des sciences. Néanmoins, Kant est adroit : il affecte la modestie, promet beaucoup, proteste de sa probité, semble mesuré. Enfin, je crains quand même chez lui un penchant mauvais pour les pétitions de principe, confites dans des raisonnements alambiqués, ce qui est beaucoup plus difficile à voir que du simple psittacisme de jargon. Bon, je pars avec de mauvaises dispositions, mais je suis quand même curieux de voir comment il va construire son système.


message 3: by Elypse451 (new) - added it

Elypse451 N'ayant pas lu Locke ce que je vois chez lui c'est surtout sa critique de Hume à coup de matraque, et cherche une solution au problème de l'inférence. N'allez pas croire que je n'aime pas Kant, je pense que c'est un de mes philosophes préférés, derrière Schopenhauer. Mais si Kant affecte la modestie (on va passer sur ses envolées lyriques de la Critique de la Raison Pratique), ça reste un philosophe dogmatique. Finalement, son système repose encore sur la croyance en l'existence de Dieu, et Kant est très marqué par la religion... Enfin pour moi, la Cripure est le plus dur de Kant (je mets déjà deux heures à lire une dizaine de pages...), la moins accessible, en comparaison de la Critique de la raison pratique. Et puis je ne l'ai lu que parcimonieusement (le temps dans l'esthétique transcendantale, l'analytique transcendantale, les antinomies (saisissant), et bien sûr les trois preuves de l'existence de Dieu). Je continuerai bien volontiers, mais je ne me sens pas de la lire d'un bout à l'autre en un coup... Bon courage !


Yann L'inférence. Effectivement, je viens de relire la section 8 de" l'enquête sur l'entendement humain" de Hume, "liberté et nécessité", qui aboutit quand même au résultat paradoxal que Dieu est "l'auteur ultime des fautes et de la dépravation morale de ses créatures", après avoir prévenu qu'"il n'est pas certain qu'une opinion soit fausse parce qu'elle est de dangereuse conséquence". Il aurait été tout à fait inapproprié d'écrire une chose pareille à la fin du 17ème siècle, et l'auteur du "Traité de la tolérance" s'en est bien gardé, admettant gentiment l'existence de Dieu, mais prévenant sagement qu'il vaut mieux éviter de manier inconsidérément des notions que l'on peine déjà à définir. On comprend que les réactions soient virulentes, et ça éclaire, un peu plus loin dans la préface de la seconde introduction de la Cripure, que Kant affirme : "de l'âme humaine, je ne pourrais pas dire que sa volonté est libre et qu'elle est en même temps soumise à la nécessité physique...", puis que "La critique peut seule couper dans leurs racines le matérialisme, le fatalisme, l'athéisme, l'incrédulité des libres penseurs...". Et voilà la morale est en danger, qui a trouvé un défenseur ! Je ne doute pas du fait, compte tenu de l'enjeu, qu'il va parvenir à monter une usine à gaz. Franchement, Hume, qui roule déjà de manière superficielle sur le sujet par rapport à l'acribie de son prédécesseur, s'amuse à faire un coup d'éclat, en remuant inutilement ce qui aurait mérité d'être apaisé, jetant la suspicion sur l'empirisme en général. Quand à cette question de volonté libre, comme dit Locke, autant se demander si la vertu est bleue ou carré. Enfin, on va lire ça tranquillement, et si c'est trop pénible, nous verrons.


message 5: by Elypse451 (new) - added it

Elypse451 Hume remuer inutilement ce qui aurait mérité d'être apaisé ? Je connais moins Hume que Kant, mais il a posé de bonnes questions, que ce soit pour l'art ou la théorie de la connaissance (je n'ai lu que ses Essais sur l'Entendement humain et ses Essais esthétiques). Je trouve ça un peu anti-philosophique de dire ça ^^. Et la question de la liberté, elle est traitée dans les antinomies de la raison pure... Si la question n'est pas résolue, cela vaut tout de même le coup de proposer des solutions, ne serait-ce que pour questionner. En tout cas j'espère que vous aimerez !


Yann Pour Hume, je lirai avec curiosité ses autres ouvrages sans préjugés. Mais dans ce cas précis, je trouvais dommage qu'il mélange philosophie et théologie pour traiter sa question initiale. Il faut lever les difficultés, lancer des défis à la raison, Lucien, Voltaire et d'autres peuvent être très mordant contre la superstition, les abus et les impostures, et ils ont mille fois raison. Enfin, je me rend compte que je suis surtout déçu que Hume ne traite pas la question, à mon humble avis, aussi bien que Locke.
Et sinon Kant, pour l'instant, je me régale. Ça va sûrement se corser, je ne suis qu'au début, mais c'est plutôt clair jusque-là. En général, je crie lorsqu'il y a trop de jargon, surtout s'il est parachuté. Ici, je constate avec plaisir qu'il prend le temps de définir les mots qu'il utilise. Peu importe qu'il en introduise de nouveaux, si la rigueur est là (même si je suis pas toujours d'accord avec le fond!). Il m'arrive souvent de fermer le livre, puis de tourner comme un lion en cage. Je me demande s'il va parler de la mémoire, et des passions ?


Pierre E. Loignon Kant est probablement le penseur le plus honnête que j'ai lu dans ma vie. Les préjugés hostiles dont vous partez à son endroit en fonction de votre estime de Locke vont se dissoudre bien rapidement, j'en suis convaincu.
Par contre, vous pouvez renoncez à vos attentes d'y trouver quelque chose sur la mémoire et les passions.
Il y a fort à parier, également, puisque vous n'est pas un lecteur parcimonieux, que vous aurez bien du mal à y trouver un "dogmatisme" et encore bien d'avantage de difficulté à trouver que son "système" (s'il y en a un) repose sur la croyance en l'existence de Dieu.


Yann Merci Pierre pour ton commentaire : les réflexions précédentes datent de l'an dernier, et j'ai effectivement beaucoup évolué depuis. J'ai mis des mois à en venir à bout, car j'ai du combler mon ignorance par plusieurs lectures. Je vais bientôt écrire une revue pour donner mon sentiment final.


Pierre E. Loignon Pour ma part, je l'ai lu 3 fois d'un couvert à l'autre, en plus de plusieurs lectures partielles pour divers travaux, sans compter que j'ai à peu près tout lu les autres livres qu'il a écrit. Il n'y a que l'opus postumum et la Métaphysique des moeurs que je n'ai pas encore trouvé l'occasion de lire parmi ses oeuvres principales. Bref, j'ai lu beaucoup Kant, beaucoup sur Kant et je suis loin d'avoir d'en avoir fini avec lui, mais, pour l'instant du moins, c'est pour moi un des plus grand philosophes de tous les temps et surtout le philosophe par excellence de la moralité.
Au lieu de commencer à philosopher en lisant les auteurs de notre siècle afin d'obtenir du succès en faisant de beaux papiers à la mode, Karl Jaspers conseillait aux néophytes en philosophie de lire d'abord Platon et Kant, puis, tout le reste. Bien que la lecture de Kant sera grandement facilité par celle de Leibniz et Hume, mais aussi d'Aristote, de Spinoza, de Descartes et peut-être aussi de Locke (je ne saurais dire dans son cas puisque je n'ai lu que ses traités politique), je souscris totalement à l'opinion de Jaspers. Qu'en penses-tu?


message 10: by Yann (new) - rated it 5 stars

Yann Kant a à présent toute mon estime, et je suis tout à fait d'accord pour lui donner une place de choix parmi honnêtes hommes qui ont légué à la postérité le fruit de leur industrieuse érudition. C'est aussi son idéal de tolérance, d'indépendance, sa probité, et son acribie qui m'ont conquis, et m'ont fait pardonner la difficulté de sa lecture.
Je suis d'accord avec Karl Jaspers sur un point: si je n'avais pas lu tout Platon (et en particulier le Thééthète, pour la critique de la raison pure), j'aurais eu bien du mal à avoir une vue d'ensemble des questions ouvertes à la philosophie. Kant par contre m'a longtemps impressionné, et je n'y suis arrivé que récemment. Je me disais que ce n'était pas pour moi, car sûrement trop compliqué, plein de jargon, et donc de pièges et de mystifications : j'en suis revenu. Pour l'instant, n'ayant lu que très peu d’œuvres de Kant, je ne peux pas me prononcer sur le fait qu'il suffise de ces deux auteurs pour disposer de l'essentiel du bagage philosophique. Mais j'espère bien me mettre en jour en position de répondre à cette question.
Pour autant, je peux au moins dire que si je n'avais pas lu auparavant une bonne part d'Aristote, Lucrèce, Descartes, Locke, un peu de Leibniz, Berkeley, Hume et puis pour parler des auteurs postérieurs à Kant, Victor Cousin et Bertrand Russel, il m'aurait sans nul doute manqué beaucoup d'éléments pour me construire une opinion vraiment personnelle sur la Critique de la Raison pure. (Et encore, je regrette de ne pas connaitre Spinoza et Sextus Empiricus, mais bon, ars longa...). Comme Kant réagit aux opinions des auteurs passés, si on ne s'est pas imprégné de leurs écrits, on est totalement sous la coupe de l'interprétation qu'en donne Kant qui - je ne veux pas mettre en doute sa probité - ne peux pas rendre toujours de la manière la plus exacte l'esprit de ces auteurs: je n'ai pas toujours la même lecture que lui, même si cela n'est au fond pas gênant pour l'avancement de son propos.
Sinon, évidemment, je n'ai jamais été attiré par les auteurs de notre siècle, tant abondent ceux qui ont reçu la sûre approbation des siècles passés, plus par manque de temps et par souci de méthode que par principe : je laisse à la postérité le soin de dégager ceux qui mériteront leur attention.


Pierre E. Loignon AH oui j'avais oublié Berkeley dans la liste!
Et aussi je suis tout à fait d'accord avec le fait de prioriser les classiques. C'est aussi ce que je fais. Pourquoi perdre son temps avec des sensations faites pour le moment? Surtout qu'il n'y a jamais eu tant de productions écrites qu'aujourd'hui et que la qualité est trop souvent, bien malheureusement, inversement proportionnelle à la quantité.


message 12: by Elypse451 (new) - added it

Elypse451 Je suis d'accord avec vous, sauf sur un point : si on lit Platon et Kant, qui comptent assurément parmi les grands philosophes, sans lire les philosophes postérieurs, on se prive de leur critiques, et on sacralise les idées platoniciennes et kantiennes... je trouve par exemple intéressant de voir comment Schopenhauer essaie de dépasser la dichotomie sensible/intelligible, et comment certains ont dénoncé le dogmatisme de Kant, ou ont remis en cause certaines théories : ce n'est pas parce qu'ils sont contemporains qu'ils ne sont pas bons penseurs, ne serait-ce, peut-être, que Meillassoux, qui invite à réfléchir...


Pierre E. Loignon J'ai sans doute mal rendu la pensée de Jaspers.
Il ne préconise pas qu'on s'en tienne à Platon et Kant, mais plutôt qu'il est judicieux de commencer par là avant d'aller lire d'autres auteurs.
Et, de fait, tous les philosophes vraiment marquants se réfèrent à Platon, y compris Kant et par la suite, Kant prend la place de Platon comme référence incontournable.
Enfin, pour ce qui est du "dogmatisme kantien", c'est vraiment la première fois que j'en entend parler et ça m'amuse beaucoup. : )


message 14: by Elypse451 (new) - added it

Elypse451 Je me suis mal exprimée aussi, mais je voulais dire par là que si la critique de la raison pure semble avoir pour but de ruiner toute idée métaphysique au sens péjoratif du terme, la critique de la raison pratique y revient. Pourquoi ? Si l'on regarde la place de la vertu dans l'oeuvre de Kant, comment la justifie-t-on? Kant doit beaucoup à l'influence piétiste qu'il a reçue... quant à la table des catégories, je ne me suis pas trop penchée dessus, mais elle semble par certains côtés sorties d'un chapeau... Je ne suis pas philosophe de formation et pense ne jamais l'être, mais simplement je pense que les philosophes d'aujourd'hui peuvent aussi apporter quelque lumières sur ceux d'hier et que, sans tomber dans une histoire de la philosophie, il est important de ne pas ériger les idées aux rangs de réalités intangibles...


Pierre E. Loignon Dans la critique de la raison pratique, Kant ne sombre pas du tout dans la métaphysique dogmatique. Il cherche à comprendre la possibilité morale dans les limites de la raison humaine.
Lorsqu'il parle de concepts métaphysiques, c'est sous forme de postulats et non comme des réalités ontologiques.
Pour ce qui est de la table des catégories, c'est tout à fait exact, Kant ne tente pas d'en faire la déduction. Ce ne sont toutefois pas des dogmes, mais des concepts hypothétiques dont il faut évaluer leur utilité, exhaustivité et voir si l'on peut trouver mieux avant de les rejeter.
Enfin, une éducation piétiste ne fait pas plus un piétiste qu'une éducation communiste ou de peintres font des communistes et des peintres. Par contre il y a transmission d'un héritage par rapport auquel l'élève peut se positionner si est en mesure de développer une pensée critique. Or, nous parlons ici de Kant, bref...


message 16: by Steve (new) - added it

Steve Most excellent review, Yann!


message 17: by Yann (new) - rated it 5 stars

Yann Merci Steve! :)


message 18: by Lada (last edited Dec 15, 2013 05:40AM) (new)

Lada Interessant a mon avis, cette philosophie de l'entendement pure Si le livre tombe entre les mains j'en serai contente. C'est quoi la realite. C'est dans la pensee dans celui qui la pense. J-ai hate de lire cet auteur cette critique de la raison pure. Mais sans avoir lu le livre il y tout un problee de l'intuition, comment la prendre, comme relevant de sensibilite ou de quelque chose de plus ou la reliant a une partie de la raison, cette partie etant a sa limite. Hate de lire Kant


message 19: by Yann (new) - rated it 5 stars

Yann Lada wrote: "Interessant a mon avis, cette philosophie de l'entendement pure Si le livre tombe entre les mains j'en serai contente. C'est quoi la realite. C'est dans la pensee dans celui qui la pense"

Oui, c'est un livre très stimulant que je recommande vivement! Il ne faut pas être rebuté par son apparente aridité, ni se laisser aller à accepter ou refuser sans comprendre, et on sera bien payé de la peine qu'on s'est donné à le digérer.


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